Appel à contribution pour le numéro 9 de la Revue française d'éthique appliquée : "Prendre soin de l’attente"

Appel à projet concernant un dossier consacré à l'attente : "Prendre soin de l’attente. Entre impatience et renoncement, interventionnisme et attentisme". Date de remise des propositions : 12 juillet 2019

Publié le : 12 juin 2019

Appel à contribution pour la Revue française d’éthique appliquée numéro 9 : "Prendre soin de l’attente. Entre impatience et renoncement, interventionnisme et attentisme"

 
Plus que jamais nous vivons dans une culture imposant l’utilisation efficace du temps. La reconnaissance d’un temps « vide » se limite principalement à celui de recharge et de décompression pour pouvoir accélérer encore plus par la suite (Rosa, 2010). Sur fond d’un tel diagnostic caractérisant notre époque par l’impératif de la vitesse et de l’action immédiate, nous voudrions inviter les contributeurs à réfléchir sur l’attente comme ressource éthique.
L’attente fait partie des expériences temporelles de la vie quotidienne. Elle se teinte parfois d’espérance et même du bonheur anticipé de l’événement attendu. Mais il persiste toujours dans l’attente une note de gêne et d’anxiété. Etant tournée vers un événement non advenu, l’attente est en effet chargée d’incertitude et d’appréhension. Ces deux dimensions d’hétéronomie peuvent aller de l’inconfort jusqu’à une extrême angoisse. Attendre consiste en une oscillation répétée entre deux anticipations opposées : l’anticipation du pire et l’espoir concret de la réalisation de l’évènement attendu. La souffrance liée à l’attente vient de cet affolement expectatif qui l’accompagne.
Des exemples issus du champ de la médecine peuvent éclairer ce propos : les personnes engagées dans un parcours d’examens visant l’établissement d’un diagnostic n’hésitent pas à désigner la période de l’attente du diagnostic comme la pire de leur parcours. Au point que la fin de cette attente est presque toujours un soulagement même quand la maladie redoutée est confirmée. Si l’errance diagnostique est une expérience aussi difficile, c’est parce qu’elle est une attente intense et prolongée. Alors que ces difficultés sont peu repérées et souvent non accompagnées à l’heure actuelle, il convient de s’interroger également sur les conséquences liées aux nouvelles possibilités d’une médecine prédictive, en capacité de prévoir longtemps à l’avance, avec plus ou moins de précision ou d’incertitude, la survenue de problèmes de santé. Stefan Timmermans et Mara Buchbinder (2010) ont suggéré le concept du "patient en attente" pour désigner cette figure qui se trouve sous surveillance médicale en permanence, qui n’est plus en bonne santé sans être malade pour autant.
 

Vers une éthique de l’attente ?

 
Alors que l’attente est une expérience très documentée en littérature[1] et en philosophie[2], elle est traitée plus ponctuellement en sciences humaines et sociales (Charmaz, 1991 ; Revue Autrement, 2014 ; Janet, 2006 ; Revue Terrains, 2014). Les considérations dans le domaine de l’éthique sont encore rares à ce jour (Revue Soins cadres 2007 ; Milton 2014 ; Dreuil 2008). Or l’attente est bien une expérience morale : elle met entre parenthèses notre rapport pratique au monde en entravant l’activité libre, en empêchant d’agir et en immobilisant. Mais l’attente ne s’empare pas uniquement du temps subjectif mais également du corps du sujet. À cette limitation corporelle et spatiale s’ajoute un vécu de solitude. Celui qui est plongé dans l’attente perçoit souvent son environnement comme étranger et hostile. Enfin, l’attente est généralement perçue comme un temps imposé. Laisser attendre quelqu’un est symbole de pouvoir ; le régime d’attente peut être défini par certains et subi par d’autres. Il existe par conséquent ce que l’on pourrait appeler une chronopolitique (Boutinet, 2004 ; Bouton, 2017) de l’attente.
Cette expérience morale engage la réflexion éthique. Il nous importerait de mettre en relief des expériences et des réflexions prenant en compte la diversité des situations d’attente et permettant de dégager des pistes pour une éthique qui s’apprête à prendre soin de l’attente. Pour cet appel à contribution, quatre axes principaux sont proposés.

1. Peut-on prendre soin de l’attente ? Prendre soin peut signifier s’intéresser à l’attente dès lors qu’elle est une souffrance. Et y répondre. Est-il possible de repérer, prévenir et ainsi accompagner l’attente ? Mais au-delà et pour donner sa pleine dimension au mot soin : une éthique de l’attente est-elle réellement possible ? Peut-on accorder au vécu d’attente et à celui qui attend une valeur et une reconnaissance concrète ? Il importe ici de penser les applications pratiques d’une éthique de l’attente – organisationnelles, architecturales, relationnelles, soignantes  etc.
 
2Enjeux éthiques de la relation d’attente. Entre celui qui attend et celui qui fait attendre, il existe un pacte de confiance précaire, constamment à l’épreuve. Ce pacte est fragile, du fait de l’asymétrie radicale entre la vulnérabilité de celui qui attend et la position de domination de celui qui fait attendre et qui peut choisir de répondre ou ne pas répondre, d’allonger ou de raccourcir le délai. De ce fait le pacte peut basculer dans le soupçon, la défiance et la rupture (je quitte l’attente par une réaction d’impatience, de révolte) ou bien dans l’abus d’une position de pouvoir sur autrui (je me résigne et de fait je me soumets). Dans la perspective d’une « chronopolitique » de l’attente, quelles sont les réponses à imaginer ? Quels sont les garde-fous à inventer ?
 
3. Convertir l’attente en action ? Dilemmes de l’action face à l’attente. Est-il possible de convertir l’attente en capacité d’action ? Cette question attire l’attention sur au moins deux dilemmes de l’action face à l’attente : choisir d’agir ou de renoncer à agir, agir immédiatement ou agir de manière différée.
Ne pas agir face à l’attente est une attitude qui peut sembler adéquate face à une situation où « il n’y a rien d’autre à faire » que de supporter le mieux possible ce fardeau de l’attente inévitable. Mais le renoncement n’équivaut-il pas parfois aussi à un abandon ou une résignation ? Dans quelle mesure l’abstention d’agir relève-t-elle d’une forme de sagesse ce à quoi on ne peut échapper ou au contraire un renoncement fautif ?
Agir immédiatement ou non en réponse à une situation d’attente ? Face à une urgence ressentie, l’action immédiate ne risque-t-elle pas d’être une réaction d’impatience ? Ici c’est la pulsion d’agir qui commande, de manière inadéquate. Mais souvent, pour certaines situations, réagir vite, sans délai, répond bien à une situation qui exige l’action, qui ne souffre pas d’attendre ?
L’action différée peut représenter une autre voie de l’action. L’attente se présente ici comme un délai offrant la capacité de se projeter dans l’action maîtrisée. L’attente devient ainsi l’attente du moment adéquat d’agir (le kairos). A l’opposé de cette idée de l’action opportune, l’excès de l’action et de la volonté d’agir, peut se décliner, de manière inadéquate, comme interventionnisme, c’est à dire l’action pour l’action. Enfin, ce choix de se projeter dans l’action s’oppose à la posture de l’attentisme qui fait le choix permanent de l’abstention.
 
4. Ressources de la patience dans une pratique éthique réflexive. Sur fond d’un diagnostic d’époque où l’impératif de la vitesse et de la réactivité ainsi que les habitudes de l’immédiateté conduisent à une atmosphère d’impatience générale, la patience constitue une ressource éthique. N’importe-il pas d’éviter les deux écueils de l’attente, à savoir l’impulsion d’agir immédiatement (autre nom de l’impatience) et l’interventionnisme (l’action pour l’action) d’un côté mais aussi le renoncement, le repos obligé, la résignation passive de l’autre ? Cette vertu de la patience peut-elle s’apprendre et se développer dans une pratique éthique réflexive, au contact des dilemmes concrets, abordés en commun ? Des contributions innovantes sont attendues autour d’expériences, d’actualisation de ressources philosophiques classiques, de dispositifs innovants, en vue d’établir un point de jonction entre la réflexion éthique et la pratique.
 

Modalités de soumission

Initiative de l’Espace éthique de la région Ile-de-France et du département de recherche en éthique de l’Université Paris-Sud Paris-Saclay, la Revue française d’éthique appliquée est une publication universitaire francophone à comité de lecture. Sa vocation est de contribuer à la valorisation et la diffusion de la réflexion et de la recherche en éthique appliquée. Pour en savoir plus sur la revue, veuillez consulter http://www.espace-ethique.org/revue
 
Le numéro 9 sera publié dans le premier semestre de l’année 2020.
Les propositions d’article sont à envoyer aux adresses revue@espace-ethique.org, daniel.dreuil@gmail.com et sebastian.moser@u-psud.fr avant le 12 juillet 2019 et doivent compter environ 4000 signes (espaces comprises). Anonymes, elles comporteront un titre et des références bibliographiques. Un document distinct et joint présentera le ou les auteurs (Nom, prénom, institution, laboratoire, adresse mail). Les propositions seront examinées par les coordinateurs du dossier. Chaque article fera ensuite l’objet d’une double évaluation par un membre du comité éditorial de la revue et un relecteur extérieur à la revue.
 
Lancement de l’appel à contribution : 12 juin 2019
Date limite pour l’envoi des propositions : 12 juillet 2019
Retour évaluation : 26 juillet 2019 
Remise du texte complet : 15 novembre 2019
 
Coordination scientifique du dossier :
Daniel Dreuil, médecin gériatre, CHU et Faculté de médecine de Lille.
Sebastian J. Moser, sociologue à l’Université Paris-Sud/Paris Saclay ; Espace éthique IDF ; Labex Distalz.
 

Bibliographie 

Boutinet, J.-P. – Vers une société des agendas. Une mutation des temporalités, Paris, PUF, 2004.
 
Bouton, C. – « Vitesse, accélération, urgence. Remarques à propos de la chronopolitique » dans Sens-dessous, N° « Urgence », pp. 75-84, 2017.
 
Charmaz, K. – Good days, bad days. The self in chronic illness and time, New Brunswick/ New Jersey, Rutgers University Press, 1991.
 
Dreuil, D. –  « Prendre soin de l’attente. » dans Education du patient et enjeux de santé, Vol. 24(4), pp. 98-105, 2008.
 
Grimaldi, N. –Traité de la banalité. Paris, PUF, 2005.
 
Janet, P. – L’évolution de la mémoire et la notion de temps, 1927-1928. Paris, L’Harmattan, 2006.
 
Jankelevitch, V. – L’aventure, l’ennui, le sérieux. Paris, Montaigne, 1963.
 
Milton, C.L. – « The ethics of waiting and anticipating end of life and beyond » dans Nursing Science Quarterly, Vol. 27(1), pp. 20-22, 2014.
 
Revue Autrement – « L’attente ». N° 141, janvier 2014.
 
Revue Soins cadres – « Temporalités en conflits »,  Vol. 16(62), 2007. 
 
Revue Terrains  – « Attendre ». N° 63, septembre 2014.
 
de Romilly, J. –  Le temps dans la tragédie grecque, Paris, Vrin, 1971.
 
Rosa, H. – Accélération. Une critique sociale du temps. Paris, La Découverte, 2010.
 
Timmermans, S. et Buchbinder, M. – « Patients-in-waiting: living between sickness and health in the genomics era. » dans Journal of health and social behavior, Vol. 51(4), pp. 408-423, 2010.
 

Crédit photo : Tobias Abel
 
[1] La littérature foisonne de récits d’attente intense, depuis les auteurs de la tragédie grecque jusqu’à nos jours avec Beckett, Mann, Kafka ou Proust. Pour la place de l’attente dans la tragédie grecque voir Jacqueline de Romilly (1971).
[2]La philosophie a traité de la temporalité vécue et parfois l’attente (Sénèque, Saint Augustin). Les phénoménologues contemporains français comme Vladimir Jankelevitch (1963) ou Nicolas Grimaldi (2005) ont développé une phénoménologie inspirée par Bergson.