Alzheimer, mémoire autobiographique et projection dans le futur

"Une similarité importante semble exister entre les scénarios futurs et les souvenirs du passé. Ce résultat plaide ainsi en faveur d’un obstacle au niveau du remaniement des connaissances passées lors de la projection dans le futur. Si la construction de scénarios futurs est relativement préservée dans les stades légers de la maladie, la difficulté réside plutôt concernant la capacité de désengagement des scripts passés."

Par : Mohamad El Haj, Maître de conférences en psychologie, Laboratoire SCALab CNRS UMR 9193- Université Lille 3 | Publié le : 03 juin 2015

La mémoire autobiographique, ou la capacité à se remémorer des expériences personnelles, nous permet de stoker un large registre de connaissances générales (ex. « je suis né dans telle ville… ») et spécifiques (ex. « ma première journée au travail… »). Accumulées, depuis la naissance, ces connaissances nous permettent de définir notre parcours de vie et notre identité. Dans la maladie d’Alzheimer, l’observation clinique et les travaux empiriques plaident en faveur d’un affaiblissement autobiographique limitant l’accès aux connaissances personnelles, aux expériences du passé et au registre identitaire.

Partant du postulat selon lequel la mémoire est essentiellement orientée vers nos expériences antérieures, l’évaluation et le soutien de la mémoire autobiographique durant les prises en charge se sont principalement focalisés sur la reconstruction du passé. Pourtant, même si le contenu de la mémoire est bien orienté vers le passé, sa fonction est surtout de participer à notre adaptation dans le présent et à notre anticipation du futur. Dans la vie de tous les jours, nous sommes constamment préoccupés par la simulation d'événements futurs, par exemple, définir un trajet, anticiper un rendez-vous ou préparer un entretien. Cette simulation peut aussi concerner les projets à long terme (ex. préparer sa retraite) ou des objectifs correspondants à notre identité (ex. se préparer pour un éventuel rôle de grand-parent). Quel que soit l’intervalle envisagé, l’anticipation du futur nécessite la mobilisation des souvenirs passés. Par exemple, la préparation d’un trajet requiert la récupération des expériences passées sur le même trajet ou sur un autre chemin proche. Similairement, se préparer pour un rôle de grand-parent nécessite la modulation de nos expériences passées avec nos propres parents ou grands-parents.

Ainsi, il nous semble important de nous intéresser à la projection dans le futur dans la maladie d’Alzheimer et à l’intersection entre cette projection et la reconstruction du passé. Les résultats dans ce domaine suggèrent un affaiblissement de la projection dans le futur, observé à travers la diminution du nombre des scénarios envisagés. De plus, une similarité importante semble exister entre les scénarios futurs et les souvenirs du passé. Ce résultat plaide ainsi en faveur d’un obstacle au niveau du remaniement des connaissances passées lors de la projection dans le futur. Si la construction de scénarios futurs est relativement préservée dans les stades légers de la maladie, la difficulté réside plutôt concernant la capacité de désengagement des scripts passés.
Ces résultats invitent désormais à tester l’efficience d’approches thérapeutiques centrées sur les mécanismes de désengagement des scripts passés pour préserver la flexibilité dans l’adaptation quotidienne et la construction de projets. Au-delà, ce type de résultats soulève de nombreuses questions dans la maladie d’Alzheimer, notamment concernant l’identité et les mécanismes sous-tendant la préservation du sens de l’identité, à la fois permanent et en constante évolution tout au long de l’existence.