Après tant d’années passées, dans l’incapacité de définir le soin

"Les valeurs du soin, à l’image de la relation de soin, sont complexes et irréductibles. Toute tentative de les formuler est un défi."

Par : Serge Duperret, Praticien hospitalier, Service de réanimation chirurgicale, HCL, Lyon, docteur en éthique, Université Paris-Sud - Paris-Saclay | Publié le : 14 Décembre 2015

Texte proposé dans le cadre de l'Initiative Valeurs de la République, du soin et de l'accompagnement.

À l’heure où nos valeurs communes sont remises en cause et de la manière la plus violente qui soit, visant les plus jeunes d’entre nous, il paraît pertinent de rappeler pourquoi nous y sommes attachés et de chercher à comprendre pourquoi certains d’entre nous ne les reconnaissent plus.
 
Or, les valeurs du soin, à l’image de la relation de soin, sont complexes et irréductibles. Toute tentative de les formuler est un défi. Après une longue carrière on s’exclame « Ca y est, j’ai compris comment on devait s’y prendre » ! Puis survient le jeune de trente ans pour qui l’on ne peut rien et qu’il faut « accompagner » comme on dit pudiquement. Puis il y a ses parents qui ont votre âge et qui pleurent de voir votre gueule déformée par ces mots imprononçables. Cette humanité qui se fait et se défait sans cesse devant nous et au travers de ces chancelants qui s’abandonnent à nos regards, toujours différents. Celui qui est capable en fin de carrière de définir le soin devrait peut-être revoir sa copie. J’oubliais les génies qui font ça très bien, du moins qui en parlent bien.
Au mieux, ce qui est acquis nous sert à être un peu moins mauvais la fois suivante. Au mieux, à condition de partager nos ratés. Mais on sait aussi refaire les mêmes bêtises, se servir du bouclier juridique, du bréviaire éthique. Les jours de grande impuissance, on sait rester docteurs sans s’asseoir à côté.
La seule valeur que j’ai comprise, après m’être débarrassé de la compassion et autres monstruosités, c’est l’hospitalité. Seule réponse à celle que nous fait le malade en s’offrant à nous. L’hospitalité, la circulation du don où l’hôte et l’autre se confondent. Interchangeabilité. Certes nous prodiguons des soins. Mais que les malades sont prodigues en confiance, en abandon, en simplicité, en dénuement ! Faire circuler ce don consiste à rester hospitalier. C’est la seule réponse possible à la barbarie, à l’ignominie, à l’injustice, à la laideur. Et c’est une valeur que toute société doit faire vivre.  
 
Ainsi, il semble nécessaire de toujours être dans le questionnement de ce que l’on appelle les « valeurs », sans jamais prétendre les fixer. Les personnes investies dans les métiers d’aide et du soin ont intégré les principes d’égalité d’accès, de laïcité, au point qu’ils ne les interrogent plus guère. Pourtant ils sont loin d’être acquis, d’une part et loin d’être connus par tous, d’autre part. Il est pressant de les questionner pour les faire vivre, à l’aune de la complexité qui nous entoure.
Les enquêtes de satisfaction menées auprès des proches nous enseignent que nous ne prenons pas assez en compte les particularités confessionnelles et personnelles des malades. N’avons-nous l’inclination à envisager le principe de laïcité comme acquis alors qu’il est nécessaire de le questionner sans cesse, comme pour toutes les valeurs, afin de le faire vivre ? L’hôpital, par manque de prise en compte des particularismes, ne risque-t-il pas de s’éloigner de la laïcité ? Car être laïque consiste à partager un socle de valeurs communes par un ensemble le plus large possible. La laïcité n’a pas de sens si elle n’est partagée que par une minorité. Nous avons la capacité à nous mobiliser pour faire de nos lieux de travail des espaces où s’illustrent particulièrement les valeurs de la République et pas seulement de production de soins. Encore faut-il démontrer que nous prenons en compte les différences de chacun et que l’hospitalité n’est pas devenue une simple formule.
 
L’initiative Valeurs de la République, du soin et de l’accompagnement est ainsi des plus pertinentes, car s’il est un lieu où l’on peut rassembler tous les citoyens derrière des valeurs républicaines, c’est bien les lieux de soin et d’aide.

Dans ce dossier

Valeurs de la République, du soin et de l'accompagnement