Forum #3 : La loyauté implique-t-elle la transparence ? (13 avril 2016)

Un forum organisé le 13 avril 2016, de 18h30 à 20h30, à la Mairie du 4ème arrondissement de Paris, 2 place Baudoyer.

La transparence s’affirme aujourd’hui comme une valeur forte, aussi bien dans les institutions que dans les rapports interpersonnels. Or à cela correspond peut-être l’obsolescence de la loyauté : quel besoin avons-nous d’exiger de l’autre la fidélité et la constance si nous pouvons obtenir de lui, notamment par la force de la loi, qu’il ne cache rien ? Et si du reste nous pouvons contrôler, surveiller et tracer ses conduites (éventuellement ses pensées…) par les technologies numériques.
Loyauté et transparence se présentent comme les reflets inversés l’une de l’autre : là où l’ « information loyale » présuppose un espace d’ignorance partagée, la transparence exige que lumière soit faite sur nos ultimes zones d’opacité et d’intimité, quitte à générer dans les rapports humains défiance et suspicion…
Pourrons-nous trouver des manières de faire cohabiter ces deux valeurs fortes de nos sociétés ?

Grands témoins :

  • Maryvonne Lyazid, ex adjointe du Défenseur des droits en charge de la lutte contre les discriminations et la promotion de l'égalité, Présidente du mouvement pour une société inclusive. 
  • Aymeric Reyre, Psychiatre, CHU Avicenne, AP-HP, Département de recherche en éthique Université Paris-Sud​

Le forum sera introduit par Emmanuel Hirsch, et conclu par le philosophe Paul-Loup Weil-Dubuc.

Le forum #3 en vidéo : "La loyauté implique-t-elle la transparence ?"

Synthèse des débats (Paul-Loup Weil-Dubuc)

La loyauté désigne soit une qualité humaine, soit la qualité d’une personne dans une relation particulière, soit la qualité d’un acte ou d’un regard. La loyauté est la fidélité d’une personne à des engagements explicites ou implicites, à des attentes qui lui sont portées, ou à des valeurs. Exemple ordinaire : la loyauté consiste à indiquer à une personne malvoyante dans le métro qui nous l’a demandé la station à laquelle elle veut descendre. Ne pas le faire, c’est ne pas être loyal. Il me semble que l’acte de loyauté suppose une asymétrie de pouvoir (asymétrie de force, d’information, etc.). Celui qui est loyal dans une circonstance, est loyal là même où il aurait pu trahir, tromper, cacher ou mentir. Celui envers qui on est loyal se situe toujours dans une position d’ignorance ou de relative impuissance. L’acte de loyauté réduit l’asymétrie ; c’est un exercice continuel de correction de l’asymétrie.

La transparence ne désigne pas, ou plus rarement, une qualité humaine, mais la qualité d’un processus (décision, financement, production industrielle, etc.) et par extension d’une institution, une institution transparente étant une institution dont les processus de fonctionnement sont transparents. Un processus est transparent lorsque ses différentes étapes jusqu’à sa motivation sont, sinon publiées, au moins consultables par toute personne qui voudrait y accéder.

La transparence diffère de la loyauté mais joue un rôle analogue : c’est un instrument de réduction de l’asymétrie de savoir dans les rapports humains. Par contre, la transparence suppose un autre rapport à l’ignorance que la loyauté. Du point de vue de la transparence, ce qu’on ne sait pas des actes d’une personne ou d’une institution est suspect de renfermer un mal. La loyauté suppose l’inverse : à l’égard d’un ami, d’un soignant, tant que je ne sais pas qu’il me trahit, je ne mets pas en cause sa loyauté. La charge de la preuve est donc inversée : la loyauté exige la preuve de la trahison ; la transparence exige la preuve de la non-trahison.

Par ailleurs, la transparence est préventive, systématique, et contrainte ; alors que la loyauté est plutôt volontaire puisqu’elle suppose l’adhésion à des valeurs. La transparence est impersonnelle là où la loyauté suppose une forme de voisinage. La transparence joue ce rôle plus efficacement puisqu’elle ne repose plus sur une volonté humaine mais sur un contrôle systématique exercé par la loi. C’est légitime, notamment pour les affaires de corruptions. À mon avis ce n’est que partiellement vrai et injuste de dire que la transparence crée un climat de suspicion : la transparence crée aussi un climat de confiance dans la mesure où nous avons l’assurance aujourd’hui que tout se qui est passé par le test de la transparence est plus ou moins irréprochable. Ce processus de transparence ne suppose pas forcément que tout le monde sache tout sur tout ; il n’exclut pas du tout la possibilité de médiateurs, de personnes qui peuvent témoigner de l’innocence et de la validité du processus.

Peut-être que grâce à la transparence, nous pourrons en finir au moins en partie avec le « tous pourris », avec l’idée qu’on nous cache des choses épouvantables. Le problème c’est que la transparence n’est pas seulement un outil efficace au service des institutions démocratiques. Beaucoup plus qu’un outil de contrôle démocratique, la transparence tend à devenir une éthique des rapports humains (tout le monde doit savoir tout sur tout). L’éthique de la transparence, dont le présupposé est « tu as quelque chose à cacher » a deux principes phares qui sont : « si tu as quelque chose à cacher, c’est que tu agis mal » ; « si tu ne veux pas savoir, c’est que tu es lâche, c’est que tu fuis tes responsabilités ».

C’est là que la transparence se substitue de façon illégitime à la loyauté. Pourquoi illégitime ? La loyauté envers une personne peut impliquer d’aller contre la transparence, pour garder les secrets, garder des doutes et des incertitudes, auxquelles personne ne peut répondre. Est-il paternaliste de ne pas dévoiler des incertitudes et un pronostique grave ? On peut discuter mais réfléchissons aussi à l’inverse : que veut dire dévoiler des incertitudes graves sur un pronostic ? Je ne parle pas d’incertitudes mais de certitudes. Est-ce que ce n’est pas manquer de loyauté que de placer des personnes dans une situation sans issue ?

Cette éthique de la transparence est rendue possible par la disponibilité des informations – le big data -  qui nous imposent deux nouveaux dilemmes comme professionnels ou comme citoyens : dévoiler ce qui n’est pas su, plutôt que de garder des informations ; savoir plutôt que de rester dans l’ignorance. L’enjeu politique est alors de  conserver tous les possibles, et éviter une nouvelle forme de surveillance. Un enjeu politique majeur est de résister à l’imposition de cette éthique de la transparence, promue par tous les acteurs qui y ont intérêt.

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Dans ce dossier

Valeurs de la République, du soin et de l'accompagnement