Le temps du « soin » ?

Le soin et le prendre soin sont inscrits dans une relation duelle fondée sur la considération et la réciprocité entre le soignant et la personne vulnérable. À la suite des attentats traumatiques de novembre 2015, la relation de soin est à la fois le lieu de vie où l’on peut échanger et guérir, mais aussi le vecteur de valeurs d’humanité.

Par : Pascale Gérardin, Psychologue clinicienne, CMRR Lorraine, CHU de Nancy | Publié le : 09 Mars 2016

Texte proposé dans le cadre de l'Initiative Valeurs de la République, du soin et de l'accompagnement.

Il est des mots simples qui se suffisent à eux-mêmes, tant ils assurent chacun d’entre nous dans ses possibles humains. Le mot soin est un de ces mots. Il contient en lui-même tous les fondamentaux de ce qui nous constitue, non seulement dans notre subjectivité mais aussi dans nos modes de relations à l’autre. Nul autre mot ne peut mieux rendre compte de ce qui étaye sans doute l’essentiel de notre sentiment d’existence. Au-delà du corporel, il atteint la profondeur, l’intérieur et l’intime ; il atteint non seulement l’autre mais aussi nous-même. Ce mot est à défendre.
 
Des soins de beauté, d’hygiène ou de confort, aux soins infirmiers, psychologiques ou médicaux, les acceptions sont nombreuses et riches ; elles témoignent d’une attention à soi et d’un souci d’investissement d’autrui en retour. Autour de réciprocités, il s’agit là d’un jeu de considérations et de regards, puisque c’est d’abord en étant reconnu que l’autre pourra se considérer lui-même et alors naturellement investir l’autre. La réciprocité rappelle que le principe de base qui fonde toute relation de soin est la considération.
 
Soin et prendre soin s’inscrivent dans une relation duelle, à la façon des concepts initiés par Winicott comme celui de holding (maintien). Ils défendent les valeurs de l’activité psychique au profit de la singularité de chacun. Ces concepts dépassent les activités de soin proprement dites ; ils rendent compte de ce qui anime chacun dans ses interactions et son mode de vie au quotidien.
 
L’émergence croissante, ces dernières années de nouvelles techniques ou approches de soin, voire de philosophies de soin, pourraient faire craindre une crise du soin. Dans le contexte actuel aussi bien sociétal qu’hospitalier, où l’exigence managériale et économique semble privilégiée au détriment parfois de la personne, cette crainte n’est sans doute pas infondée.
Pour autant, prendre soin de l’autre ne se suffit pas d’une contractualisation technique, ni d’une gestualité efficace, ni même d’une simple considération de l’autre dans un cadre professionnel. Soigner l’autre est exigent, prendre soin de l’autre l’est davantage. Cette exigence est difficile à modéliser. Cela étant, comme une éthique relationnelle fondamentale, prendre soin de l’autre n’est pas qu’une précaution de principe, c’est un engagement. C’est l’expression d’une volonté dans une dynamique à la fois d’interactions mais aussi de mouvements de sentiments, d’affects et de représentations : c’est ce qui nous guide. S’adressant à l’autre, objectivement, à ses atteintes vitales, corporelles ou ses manques, mais aussi subjectivement, à ce qui relève de son intime et de son invisibilité, il a valeur d’assurance, voire de réassurance, de réparation parfois et de contenant toujours. Il permet ainsi le maintien et la continuité du sentiment d’existence.
 
Le soin et le prendre soin réintroduisent, si besoin en est, une voie d’énergie pulsionnelle. Dans des situations tragiques, violentes comme la maladie ou les événements terribles de ces derniers mois, ils réintroduisent des pulsions et une énergie libidinales. Mêlant un élan vital à un investissement, ils viennent contrebalancer certaines blessures mais aussi l’indicible ou l’impensable et ce faisant, affirment les valeurs d’humanité. Ils sont tout à la fois présence, accompagnement mais surtout les garants de ces valeurs intangibles. Le soin est bien du côté de la vie.
 
Pulsions ou plutôt instinct de mort et instinct de vie sont indissociables certes, mais l’idée que le soin relève d’une énergie pulsionnelle qui peut se transmettre, renouvelle ce qui fait sens dans le soin. Il s’agit bien là d’échanges : échanges d’étayages, de soutiens, et dans ce contexte, souci de l’autre, attention, sollicitude, investissement s’entremêlent pour approcher ce qui fonde et inspire la singularité humaine.
 
Dans ces moments actuels de grande incertitude et de mouvance où les idéaux tant individuels que collectifs sont mis à mal et semblent faire défaut qu’il parait essentiel de se retrouver autour d’un concept apparemment simple mais si fécond. C’est l’heureuse initiative lancée par E. Hirsch et son équipe autour des valeurs du soin. Nul autre mot ne peut faire autant l’unanimité et nous animer davantage, tant il nous concerne tous et devient en ce sens projet et idéal à défendre autour duquel nous pouvons nous mobiliser.

Dans ce dossier

Valeurs de la République, du soin et de l'accompagnement