Forum #7 : L’hospitalité : un droit, un devoir ? (16 novembre 2016)

Un forum organisé le 16 novembre 2016, de 18h30 à 20h30, à la Mairie du 4ème arrondissement de Paris, 2 place Baudoyer.

« Hospitalier » qualifie un lieu, une personne ou une communauté disposée à accueillir un étranger sans conditions, ni de ressources, ni de maladie, ni de culture. Mais l’exercice de cette vertu se heurte d’emblée à la réalité : la figure de l’étranger radicalement inconnu est largement mythique dans des sociétés dites ouvertes où l’autre nous apparaît toujours connu, à travers des prévisions statistiques, des préjugés ancrés ou des catégories sociales établies – précaires, migrants, sans-papiers, etc. Sur cette base fragile, l’hospitalité recherchée menace toujours de se renverser en son contraire : l’étranger reçu (hospes) peut devenir, selon les circonstances, les menaces qu’il inspire, l’étranger exclu (hostis).
Un droit à l’hospitalité, que consacre le droit d’asile à l’échelle du pays, confère la solidité des lois à l’exigence d’hospitalité. Mais il peut aussi l’enfermer dans la rigidité de conditions à remplir, ôter à l’hospitalité son élan premier et se révéler inhospitalier.
La question reste ouverte : existe-t-il encore aujourd’hui et peut-il exister des lieux d’hospitalité ?

Grand témoin :

  • Alain MERCUEL (psychiatre au Centre Hospitalier Sainte-Anne à Paris, chef de service).
  • Sihem HABCHI (Directrice du centre d'hébergement d'urgence Aurore Magenta, chercheuse au Laboratoire d'Ethique, santé et politique de Paris 5 René Descartes, membre du prix Simone de Beauvoir et du prix de la Laïcité du CLR, ancien membre de la commission Laicite du HCI, de la HALDE, ancienne présidente du Mouvement Ni Putes Ni Soumises).
Le forum #7 en vidéo : "L'hospitalité : un droit, un devoir ?"

Synthèse des débats (Paul-Loup Weil-Dubuc)

L’hospitalité est souvent définie comme une qualité ou une vertu d’un lieu, d’une personne, d’une chose à accueillir une personne étrangère, un groupe de personnes étranger, des animaux étrangers et pourquoi pas des choses étrangères. Je pense que cette définition est vraie, mais seulement partiellement. Nous passons notre vie à accueillir, dans notre perception, des visages étrangers, des lieux étrangers ; nous passons notre vie à manger des corps étrangers, à accueillir chez nous des plombiers, des voisins. Pour autant, dans toutes ces situations de la vie quotidienne, nous ne faisons pas preuve d’hospitalité ; il s’agit là simplement d’attitudes banales, quotidiennes. L’hospitalité ne saurait se définir seulement comme l’accueil en soi-même, ou chez soi, d’un élément étranger. Pour qu’il y ait hospitalité, il faut que cet accueil présente un risque, risque qui est aussi dans le même temps une chance, une opportunité de rencontrer l’autre ; il faut que l’hôte mette en jeu son existence, lève pour un temps ou pour toujours ses protections contre le monde extérieur. L’hospitalité désigne donc, fondamentalement, la capacité d’un être ou d’une chose à risquer son intégrité, sa survie, en accueillant en lui-même un étranger, à exposer sa propre organisation à des changements potentiellement positifs ou négatifs ou à sa destruction. On dit bien d’un organisme vivant qu’il est l’hôte d’un virus.

 

L’hospitalité implique donc, pour le groupe, la personne, le lieu une capacité à mettre en jeu son intégrité. On peut formuler la même idée d’une autre façon : l’hospitalité revient à accueillir un être qui est radicalement étranger, étranger au sens fort, autrement dit un être dont on ne connaît pas les intentions à notre égard, les façons d’être, dont on ne sait pas ce qu’il va nous faire. Si je reviens à l’alimentation, nous ne sommes pas hospitaliers quand nous mangeons des plats surgelés, quand bien même nous ne les aurions jamais goûtés. Nous savons quelle est leur composition, qu’ils présentent peu de risques pour notre intégrité puisqu’ils ont été produits dans des conditions industrielles qui ne présentent aucun risque pour notre santé. En revanche nous sommes hospitaliers quand nous mangeons des plats radicalement étrangers, auxquels notre organisme n’est pas habitué. On peut en dire autant du soin. Un soin hospitalier n’est pas un soin seulement sûr ou de qualité (G. Reach) ; c’est un soin ouvert à l’étrangeté radicale de l’autre, ce qui suppose l’hospitalité. Il n’y a hospitalité que là où il y a disposition à accueillir une altérité radicale. L’hospitalité suppose d’accepter la transgression d’une frontière entre autrui et soi-même. Cela suppose bien entendu de dépasser la peur de l’autre, et non pas d’interposer entre nous et l’autre des dispositifs, des procédures, des gardiens, des vigiles, des codes, etc ; autant d’outils qui nous épargnent la dangerosité potentielle de l’autre, soit en effectuant un tri, soit en plaçant des procédures qui protègent du moindre risque, mais aussi de la moindre opportunité de rencontrer l’autre, tout en donnant l’illusion de l’hospitalité. 

Dans ce dossier

Valeurs de la République, du soin et de l'accompagnement