Forum #8 : Partageons-nous une même conception de la laïcité ? (7 décembre 2016)

Un forum organisé le 7 décembre 2016, de 18h30 à 20h30, à la Mairie du 4ème arrondissement de Paris, 2 place Baudoyer.

Nous ne partageons certes pas les mêmes croyances mais encore devrions-nous partager une même conception de leur coexistence. Ce troisième forum visera à questionner cette coexistence. Neutralité de l’Etat, respect de la liberté de culte, restriction de l’expression religieuse dans la sphère publique : si les règles de la laïcité sont plus ou moins acceptées, leur articulation est plus polémique.
Dans quelle mesure pouvons-nous nous accommoder de demandes particulières motivées par des croyances religieuses ? Faut-il donner une place aux religions et à la spiritualité dans nos espaces de valeurs partagées, dans l’enseignement et le soin notamment ? Faut-il ménager des espaces d’intimité spirituelle dans les lieux publics ?

Grands témoins :

  • Daniel KELLER (Grand maître du Grand Orient de France d’août 2013 à août 2016)
  • Serge BLISKO (Président de la Miviludes)
Le forum #8 en vidéo : "Partageons-nous une même conception de la laïcité ?"

Synthèse des débats (Paul-Loup Weil-Dubuc)

Premièrement, il est difficile de caractériser la laïcité. Ce n’est ni une valeur ni un principe, mais plutôt un ensemble de principes. Le philosophe Charles Taylor propose d’en énoncer quatre : égalité de respect, liberté de conscience et de religion, neutralité de l’Etat, séparation des Eglises et de l’Etat. Selon que l’on retienne ou mette l’accent sur un principe plutôt que sur un autre, nous ne défendons pas la même conception de la laïcité. Jean Baubérot évoque sept laïcités à la française dans un ouvrage récent : laïcité antireligieuse, laïcité gallicane, laïcité séparatiste stricte, laïcité séparatiste inclusive, laïcité ouverte, laïcité identitaire et laïcité concordataire.

Je rejoins ainsi le propos introductif de Sébastien Claeys : nous faisons l’expérience du pluralisme, conflictuel, et plus encore d’un double pluralisme. Le premier type de pluralisme porte sur les croyances religieuses et spirituelles. Il est impliqué par les quatre principes de laïcité. La laïcité par définition est pluraliste puisqu’elle exclut la soumission de l’Etat à une doctrine religieuse.

Un pluralisme des conceptions même de notre rapport au pluralisme, de notre rapport à la diversité des croyances et des expressions religieuses. C’est ici que le débat devient peut-être plus complexe. Je n’ai pas la prétention ici de le résumer mais de donner quelques repères schématiques. Trois positions se distinguent essentiellement sur la définition du pluralisme et donc sa mise en œuvre :

  • Est-ce qu’une société est pluraliste lorsque les citoyens ont été élevés ou éduqués de sorte qu’ils soient capables de donner une opinion qui leur est propre ? Selon cette perspective c’est la liberté de conscience qui doit être garantie par l’Etat (Article 1er, loi 1905) comme condition du pluralisme. La condition première est de former les citoyens à la liberté de conscience, par l’école mais aussi par un environnement social émancipateur, limitant les expressions de la religion dans l’espace public, tout en protégeant l’exercice de la religion dans un cadre privée. Même dans cette conception, la laïcité n’est pas une critique de la religion en tant que telle mais de son éventuelle autorité sur les consciences.
  • Certains pourront dire que cette vision de la laïcité n’est pas pluraliste puisque ce pluralisme est conditionné à une éducation civique, reposant elle-même sur une morale républicaine, une éthique publique, sur une vision du bien. On lui opposera ainsi une seconde version du pluralisme, que l’on dira libérale : une société est pluraliste lorsque l’Etat garantit la coexistence des visions du bien dans leur diversité parfois conflictuelle. L’Etat est le gardien de cette coexistence.. Sans parvenir à une vision commune du bien, nous pouvons parvenir à nous entendre sur des règles communes de coexistence, même si ces règles évoluent, se renégocient comme le disait justement Sébastien en parlant des traitements non-médicamenteux.
  • Une troisième vision « communautarienne » du pluralisme défendue par Charles Taylor dans les années 1990 et notamment dans un ouvrage intitulé Multiculturalisme en 1992. Selon lui il s’agit d’une nouvelle version du libéralisme plus « hospitalier à la différence ». La neutralité est un idéal. Toujours dans une société une communauté domine et impose ses croyances. Il suffit de voir le calendrier, les traditions, les jours fériés. Devant cette neutralité impossible, cette imprégnation nécessaire du culturel et du religieux dans le politique, Taylor propose une vision dite « multiculturaliste » dont le principal outil serait les accommodements raisonnables pour les minorités.

Cette dernière position a le mérite de poser une question de fond, qui dépasse celle de la laïcité tout en contenant un questionnement sur la laïcité, et qui est celle de la sécularité : dans un monde dit « désenchanté », ou encore « séculier », c’est-à-dire dépourvu de l’horizon commun de sens que lui conférait la religion, quelle réponse l’individu peut-il donner aux grandes questions de la signification et de la finalité de l’existence : dans quel but vit-on ? Quelle est la finalité de nos actes ?

Dans ouvrage intitulé L’âge séculier, Charles Taylor écrivait précisément que la sécularisation des sociétés d’aujourd’hui place l’individu dans une position inconfortable, l’impératif de s’inventer soi-même une destination. Or sans l’attache des traditions, de croyances partagées avec ses semblables, il se peut qu’il n’ait d’autre horizon que le culte narcissique de sa propre personnalité, « être fidèle à soi », ce que Taylor nomme l’authenticité. Ou alors : autre possibilité, la jouissance paisible et solitaire des choses matérielles dont Tocqueville disait qu’elle était une conséquence de l’entrée en démocratie. Taylor dresse, comme beaucoup d’autres, le portrait d’une société où les individus livrés à eux-mêmes sont voués soit au culte de leur personnalité, soit au matérialisme, soit à des substituts de religion.

Car, et c’est un autre argument que l’on peut avancer avec Taylor, il est impossible que cette question du sens ne trouve pas aussi une réponse communautaire, du moins collective. Cela rejoint l’illusion de la neutralité que j’évoquais à l’instant : le projet d’un Etat neutre et encore plus d’un espace public neutre est illusoire. À partir d’une conception empruntée à Hegel, Taylor soutient que nous sommes nécessairement, même sans religion, immergés par des croyances collectives et pénétrés par elles. Il n’y a de moi que dans la mesure où ce moi peut s’exprimer dans un environnement autre (expressivisme), revendiquer le lien qu’il entretient avec les autres êtres, humains et non humains. Si donc la religion ne répond plus à la question du sens, d’autres donneurs de sens s’en chargeront, des donneurs de sens plus ou moins honnêtes pour rejoindre le propos de Serge Blisko. Mais sans doute n’est-il pas besoin ici de parler des sectes. Il suffit aussi de voir comment la publicité aujourd’hui entend répondre à la question du sens soit par des réponses appelant à une forme d’égotisme : « sois toi-même », « prends soin de toi », « aie confiance en toi », soit par la valorisation de certaines valeurs comme celles de l’entreprise, du travail, du partage.

Il semble donc qu’il y ait nécessité à prendre à notre charge collective la question du sens, en raison même de la difficulté de l’individu à réenchanter sa propre vie autrement que par le culte égoïste de sa propre personnalité. Quels sont les candidats possibles au rôle et au statut de donneur de sens ?

Un candidat pourrait être en effet la religion. Charles Taylor déplore l’évacuation de la religion dans Un âge séculier. Dans un ouvrage plus récent (2008, Entre naturalisme et religion. Les défis de la démocratie), Habermas rejoint cette position en appelant à l’avènement d’un âge dit « post-séculier ». Les religions, par les traditions et les récits qu’elles offrent constituent des « ressources motivationnelles », des médiations utiles pour que l’homme se reconnaisse comme membre d’une communauté et puisse trouver un sens à son existence. Nos conceptions de la laïcité nous conduiront toutefois, au nom de la liberté de conscience, au nom aussi de l’autonomie critique, à éprouver de fortes réticences par rapport à cette réactivation du religieux.

Un autre candidat à ce statut de donneur de sens peut être la science réduite à sa finalité prédictive, devenue l’otage de l’expertise ou de la technique. Comme l’économie, la biomédecine pourrait en fournir un exemple. Lorsque la médecine veut être exclusivement une science, lorsque le patient devient un objet, une maladie, et le médecin un savant entièrement dédié à cet objet, tout écart par rapport à ce que prédit la science devient une transgression difficilement tolérée. La médecine confie son application à la technique et ouvre la voie à un discours prescriptif, quasi-religieux, du moins un discours portant clairement sur la vie bonne, d’autant plus à l’heure où la frontière entre santé et bien-être se floute. Autrement dit, elle devient radicalement anti-démocratique en dépouillant l’individu et le collectif de leur pouvoir de donner du sens, qui est au cœur de la démocratie.

L’éthique est un candidat tout à fait crédible, mais peut-être aussi le plus fragile, parce qu’elle ne donne pas de réponses définitives à la question du sens, mais un ensemble de réponses imparfaites et contradictoires. Pour ce qui concerne le soin, il nous faut donc porter une culture de l’éthique au sein des espaces de soin, des institutions qui déterminent le soin. Cette idée d’une « éthique du soin » s’oppose aussi bien à une vision religieuse du soin qui pèche par dogmatisme – je n’y reviens pas – qu’à une vision instrumentale du soin qui laisserait croire que le soin est simplement l’outil d’une volonté souveraine, celle du patient, ou celui d’une science médicale. Il me semble que le soin n’est pas neutre. Tout « soin » et tout système de soin expriment des jugements de valeur ; des jugements orientés par des valeurs que nous partageons sans les mobiliser de façon uniforme, l’autonomie, la dignité, l’utilité sociale. On aura beau le standardiser – ce qui est à bien des égards une bonne chose – on ne parviendra jamais à le neutraliser, à lui ôter sa dimension axiologique. 

Dans ce dossier

Valeurs de la République, du soin et de l'accompagnement