Forum #10 : Les valeurs peuvent-elles s’enseigner ? (15 février 2017)

Un forum organisé le 15 février 2017, de 18h30 à 20h30, à la Mairie du 4ème arrondissement de Paris, 2 place Baudoyer.

Les principes et les théorèmes peuvent sans aucun doute s’apprendre et s’enseigner. Quant aux valeurs, la question se tranche moins facilement. Les valeurs sont incarnées dans les vies de ceux qui les portent, si on les définit comme les raisons pour lesquelles une personne ou une communauté considère que la vie vaut la peine d’être vécue. Dès lors un enseignement théorique ou livresque ne saurait suffire.
À quoi dès lors pourrait ressembler un enseignement des valeurs ? L’exemplarité, souvent présentée comme l’outil de cette transmission, peut-elle jouer ce rôle ? Le plus important ne serait-il pas, plutôt que la transmission de valeurs existantes et inviolables, la possibilité même d’inventer et de s’approprier des valeurs ? Auquel cas ce serait moins de formations et d’enseignements dont nous aurions besoin que d’espaces et de lieux de discussion à tout âge de la vie.

Grands témoins

  • Olivier Barbarant, inspecteur général de l’éducation nationale dans le groupe "Lettres"
  • Marie-Aleth Grard, conseillère au CESE au titre de la cohésion sociale et territoriale et vie associative, vice-présidente ATD Quart Monde
Le forum #10 en vidéo : "Les valeurs peuvent-elles s'enseigner ?"

Synthèse des débats (Paul-Loup Weil-Dubuc)

Peut-être l’occasion de revenir sur le concept de « valeur ».  Lorsque nous parlons des valeurs d’une personne ou des valeurs partagées par un groupe, nous désignons en fait un ensemble de choses qui ont de la valeur pour cette personne ou pour ce groupe, « ce qui vaut ». Ces « choses » sont de divers types : ce sont des actions mais aussi des qualités humaines ou des vertus ; ou des moments particuliers, des ambiances ; ou bien encore des objets que l’on nomme des objets de valeur. Une diversité infinie de choses peuvent être considérées comme des valeurs, aussi infinie que l’est la diversité des êtres humains. La diversité infinie des « valeurs » rend impossible d’en établir une liste et peut-être un peu vain d’en donner des exemples. Mais on peut dire que les valeurs ont plusieurs traits distinctifs. a. Leur relation à des personnes ou des groupes qui éprouvent ces valeurs en elles-mêmes, ce qui implique plusieurs autres implications. b. Leur caractère vivant et évolutif. c. La relativité des valeurs contrairement aux principes ou aux théorèmes qui sont universelles. d. La profondeur ou l’épaisseur des valeurs au sens où les valeurs donnent du sens à nos vies. C’est la différence entre les valeurs et les normes ou les principes. Les valeurs portent la marque de l’identité de celui qui les porte. On pourrait même dire que les valeurs sont ce pour quoi l’on vit. « Toute opinion est assez forte pour se faire épouser au prix de la vie ». Dans cette phrase, Montaigne revendique à la fois la relativité des valeurs et leur caractère constitutif et vital.

Lorsqu’on définit les valeurs d’une façon aussi large, le projet d’un enseignement des valeurs paraît inquiétant et impossible. Effrayant parce qu’il relève d’un souhait de créer et de façonner des êtres humains en niant les valeurs préexistantes. Impossible puisque les valeurs sont relatives à la singularité ; elles ne peuvent s’enseigner comme peuvent s’enseigner des connaissances générales théoriques – théorèmes, des faits historiques, des principes, des normes - ou des techniques. Si les valeurs sont nourries d’affects, alors le seul mode d’apprentissage possible est l’éducation au sens où l’entend la tradition aristotélicienne en philosophie morale, selon laquelle les vertus morales ne peuvent s’acquérir que par la pratique répétée d’actions vertueuses. La transmission des valeurs ressemble bien davantage ici à une formation, à un façonnement, à une inculcation - avec la violence « légitime » que l’inculcation implique par son étymologie - qu’à un enseignement. Et son but n’est pas seulement d’automatiser des conduites et des pratiques mais de former des citoyens vertueux qui jugent bien et agissent bien.

Le projet d’un enseignement des valeurs est donc voué à l’échec. Tout au plus pourrait-on plus modestement reconnaître, honorer, récompenser publiquement la valeur de certaines valeurs, ce qui revient en fait à sélectionner dans l’infinité des valeurs auxquelles tiennent les personnes et les groupes la fine fleur des valeurs. La question est maintenant de savoir ce qu’est cette fine fleur et qui est fondé à l’identifier et au nom de quel mérite.

Ces valeurs seraient les valeurs d’ordre supérieur, partagées par un large groupe. Elles peuvent être morales – bienveillance, empathie, générosité, courage, réserve, tolérance – ou encore politiques, communes à une société politique, supposément ce qui maintient l’unité d’une société – comme le sont « liberté, égalité, fraternité » pour la République. Et ces valeurs, par leur généralité ou leur prétention à l’universalité, auraient la capacité à protéger des valeurs plus particulières, propres à des groupes ou à des personnes. On pourrait parler ici de valeurs-ombrelles, plutôt que de valeurs-socles, puisqu’elles ne sont pas premières mais plutôt secondes. Par exemple la valeur « protection de la vie humaine » peut être invoquée pour protéger des valeurs plus particulières comme la valeur de tel groupe d’individus en particulier ou la valeur de la vie de telle ou telle personne. La valeur « autonomie » est une valeur qui protège la valeur que telle personne particulière donne à tel ou tel acte ou à telle ou telle croyance.

Le problème, c’est que cette reconnaissance, l’invocation des valeurs, peut avoir pour conséquence l’exclusion de groupes sociaux, peut être l’occasion d’une réaction ou d’un mépris contre certaines conduites culturelles ou d’une instrumentalisation au nom d’une fausse universalité. Le projet d’une reconnaissance de valeurs-ombrelles doit réunir au moins deux conditions.

  1. La reconnaissance de valeurs doit être ouverte à la pluralité des modes de vies, des cultures, en somme à la pluralité des valeurs. Elle doit se faire dans un langage commun. Or cela suppose un type de reconnaissance antérieur à la reconnaissance de valeurs communes. C’est la reconnaissance de l’autre comme semblable dans sa différence. Pour que tous puissent se reconnaître dans des valeurs communes, il faut que tous soient reconnus dans leur égale capacité à devenir des citoyens.
  2. La reconnaissance de valeurs ne doit pas être seulement proclamatoire ; elle doit refléter une réalité, sans quoi elle risque d’accroître le discrédit des valeurs qu’elle prétend reconnaître. 

 

Dans ce dossier

Valeurs de la République, du soin et de l'accompagnement