
Directeur du Département de recherche en éthique, Université Paris-Sud 11.
Un mois après la mort de Vincent Humbert au Centre Hélio-Marin de Berck-sur-Mer [1], Hervé Messager, son kinésithérapeute, rédige « Un hommage à Vincent [2] ».
« (…) Et tu m’autoriseras probablement à dire que ton choix de mourir n’était qu’un appel à l’aide et le simple désir réel d’un avenir différent dont tu avais si peur que tu n’en voulais connaître aucune alternative. De tout cela, tu n’es pas responsable mais la médiatisation fut si forte que même ta maman s’y est noyée en oubliant ta vie et en te faisant culpabiliser de celle qu’elle menait. (…) Je t’aimais bien, tu sais ; mais ce qui me rend triste aujourd’hui, c’est de savoir que beaucoup de monde s’est servi de ta souffrance morale pour faire de ta mort un hymne à l’euthanasie alors que ta seule demande était, à défaut d’un suicide assisté, la simple aspiration à une vie différente voire meilleure. Mais l’inconnu, aussi, te faisait peur et tu le refusais. »
On ne donne que rarement la parole à ceux qui font de leur existence, en dépit de ce qui la conteste ou tendrait à la nier, un hymne à la vie. L’expression exemplaire d’un engagement inspiré par des valeurs respectables, plus indispensables que les antiennes assénant comme idéal des temps modernes, les vertus de l’autonomie proclamée jusque dans la revendication d’une mort à la demande. Leur place en société est contestée, comme s’ils risquaient de déstabiliser nos fragiles convictions et résolutions, les exposant à des questionnements que nous n’acceptons plus d’affronter, leur préférant parfois les solutions radicales, pour ne pas dire finales, du suicide médicalement assisté. Ces personnes me semblent toutefois plus légitimes à tenir un propos sur la dignité, le respect, nos droits et devoirs en démocratie, que les détenteurs de certitudes (souvent théoriques dans leurs approches et ignorants des circonstances qu’ils prétendent servir), imposées comme des vérités, des dogmes qui ne se discuteraient pas. Ils s’emploient à travestir les faits et à manipuler les opinions au détriment des plus vulnérables.
Plutôt que d’instrumenter le concept de dignité en y trouvant l’argument principal des thèses favorables à une dépénalisation de l’euthanasie, il paraît urgent de mieux comprendre et intégrer cet « appel à l’aide », évoqué par Hervé Messager, rarement assimilable à l’assistance au suicide. Pourtant il s’avère chaque jour davantage inaudible, caricaturé et fustigé par les chantres d’une libéralisation de la mort, conçue comme un combat politique pour eux plus essentiel que l’expression tangible de notre sollicitude sociale à l’égard des personnes qui espèrent d’autres réponses acceptables et tangibles de notre part.
Nous ne parvenons plus à reconnaître ou à tolérer ceux qui aspirent à vivre leur maladie ou leur handicap jusqu’au bout, plutôt qu’à en mourir de manière anticipée. Comme si leur volonté s’avérait inconvenante, déplacée.
Peut-on admettre qu’on puisse s’autoriser à vivre encore, malgré la maladie, en dépit d’une mort plus ou moins prochaine ?
L’assistance médicale à la mort admise et exécutée sans réticence comme la dernière tentative qui s’imposerait, constitue un détournement de l’objet même du soin, un abus d’autorité qui ne peut qu’inciter à susciter une demande fondée sur une méprise.
Pour la clarté du débat, il convient donc de retrouver, de réhabiliter des considérations immédiates, souvent évidentes, même si celles-ci semblent désuètes ou déphasées au regard de la technicité biomédicale et des discours émancipateurs considérés comme capables de défier la mort, voire de l’évincer de nos préoccupations.
Qu’on me comprenne bien, mon refus des dérives permissives soutenues dans le discours de propagande favorable à l’euthanasie n’est en rien l’indice d’une indifférence au regard des circonstances parfois dramatiques de la maladie ou d’un handicap. Au contraire, il me paraît davantage conséquent de ne pas se satisfaire des imprécations démagogiques afin d’assumer dignement, en respectant les personnes et les principes démocratiques, les situations humaines singulières qu’on ne saurait assujettir aux propositions de solutions formatées, plaquées sans distinction et imposées comme des normes. Elles sont dignes d’une toute autre considération, comme en témoignent les professionnels compétents intervenant en réanimation ou les équipes apportant l’assistance de soins de support ou de soins palliatifs.
On ne peut penser la liberté et l’autonomie sans l’exigence de responsabilité.
Les performances biomédicales ne sont que rarement accompagnées d’investigations et d’évaluations touchant à leur impact humain et social, de telle sorte que nombre de professionnels de santé évoluent dans des zones confuses sans toujours accorder l’attention qui conviendrait aux conséquences de leurs pratiques et à leurs manquements en termes de disponibilité et de capacité d’écoute. Une conception éminemment discutable de la pratique biomédicale semble en fait ne plus accorder d’importance à la personne qui échappe aux traitements et ne peut plus contrer l’évolution de la maladie. Cette logique est poussée jusqu’à ses extrêmes par les médecins qui refusent d’accorder un prochain rendez-vous ou un lit d’hospitalisation, en quelque sorte une dernière chance, au motif qu’à bout de ressources thérapeutique il n’y aurait plus rien à faire. À défaut de guérir ou de sauver, ne peut-on pas encore prodiguer un soin, témoigner l’attention que l’on ne refuse pas même aux condamnés ?
Ce désistement thérapeutique perçu comme une sanction et une défaite équivaut à une exclusion du soin. De telle sorte que la personne malade ainsi spoliée de la continuité de son suivi médical échoue dans une situation d’errance, trop rarement soutenue et accompagnée par ceux qui s’étaient pourtant engagés dès le début à ses côtés. On ne se remet pas d’un tel sentiment de trahison. L’abandon est d’autant plus douloureux qu’il rompt une relation de confiance à laquelle était relié le fil ténu d’une existence ou du moins d’un vouloir vivre.
Ne conviendrait-il pas de refonder l’éthique médicale et la déontologie lorsque les outrances du mépris et l’insignifiance de la conscience professionnelle culminent à un insupportable niveau d’indécence ? La personne est incitée de la sorte à ce que l’on mette fin au plus vite à ce désastre, quelles que soient les méthodes utilisées pour sa délivrance.
Certaines personnes refusent la continuation d’un traitement lorsqu’une complication, une récidive ou une intervention considérée excessivement mutilante, ébranlent les convictions et les résolutions, à ne plus estimer essentiel que le maintien d’une posture autonome affirmant dans l’opposition même un inconditionnel attachement à la dignité de la vie. Dans ces circonstances, l’impossibilité de compenser, une fois encore, renferme dans l’espace clos du désespoir, avec pour seule échappée la mort anticipée.
Comment accompagner la demande exprimée le malade ou son proche, sollicitant du médecin qu’il mette fin à une existence parvenue à une phase à ce point énigmatique et insupportable que sa persistance semble procéder d’une violence estimée intolérable ?
Il est paradoxal que le médecin soit délégué à la fonction d’exécutant quand on sollicite son intervention dans le cadre d’une assistance médicale à la mort. Sa fonction, en fait, détermine un champ de compétences qui concerne la vie jusqu’à son terme, selon des règles déontologiques et légales précisément fixées, et non pas la mise à mort de la personne malade en réponse à une demande qui le contraindrait. Dans l’évolution d’une maladie, le suivi de la personne engage à d’autres conceptions du soin, de part et d’autre. Lorsque la personne se trouve limitée, acculée à ne plus solliciter du médecin que son assistance dans la mort, ce sont en réalité les pratiques médicales qui se trouvent profondément remises en cause dans leurs valeurs, leurs missions et fonctions.
La médicalisation à la fois de la vie et de la mort nous a pour beaucoup dépossédés d’une sagesse et d’une autorité exercées sur notre existence, ainsi que d’une faculté d’anticipation, d’acceptation, d’intégration de processus pourtant naturels. Le renoncement à la vie s’avère d’autant plus douloureux lorsque la vérité médicale nous assigne, à l’instant qu’elle décrète, la condition du mourant. Nous sommes dépouillés d’une certaine innocence ou simplicité dans notre relation à la mort, qui signifiait en même temps la capacité d’y faire face humainement et de nous y préparer de notre vivant, selon des valeurs de vie.
[1] Pour mettre un terme aux jours de son fils handicapé à la suite d’un accident de la route, Marie Humbert lui injecte des barbituriques le 24 septembre 2003 sans parvenir à ses fins. Deux jours plus tard, le docteur Frédéric Chaussoy décide d’interrompre la réanimation et administre à Vincent du Nesdonalâ et du chlorure de potassium qui le tuent. Le 27 février 2006, Marie Humbert et Frédéric Chaussoy bénéficient d’un non-lieu.
[2] Hervé Messager, « Un hommage à Vincent », Tribune libre, Réveil de Berck, 26 octobre 2003.
Lien au site www.sosfindevie.org : Témoignage de Hervé Messager