Annoncer, informer, communiquer : le sens des mots

Que nous disent-ils de l’annonce, ces trois mots ? Même si cette dernière fait l’objet d’une récente attention, notre langage conserve les autres, nous mettant à l’abri d’une illusoire simplification. À les suivre tour à tour, on s’aperçoit que chacun trace, pour une tâche qui a l’air identique, des chemins très différents.

Par : Armelle Debru, Professeur d’histoire de la médecine, université Paris Descartes, Espace éthique/IDF | Publié le : 03 Mars 2014

Annoncer c’est déclarer

Annoncer, c’est déclarer. Publiquement, avec une certaine, même discrète, solennité. C’est surtout un acte de parole qui change la réalité : non seulement le vécu, mais aussi le statut d’une personne. Comme l’annonce d’une grossesse fait une mère, celle d’un diagnostic fait de chacun désormais un malade de cette maladie. Elle effectue une transformation et elle en fixe le commencement. Annoncer inaugure, marque le début d’une histoire. La parole énoncée porte sur l’avenir. Derrière l’immédiat d’une image, d’un mot, c’est un destin qui s’ouvre irrémédiablement. Mais aussi largement.
Car l’annonce s’adresse « à », ou plus approximativement, « vers », comme le signale son préfixe (ad). Par-delà l’individu, elle se porte vers ce qui l’entoure et le dépasse : l’entourage, la société, l’humanité. L’Annonce n’est pas faite qu’à Marie. La parole de l’annonce médicale a un puissant pouvoir de diffusion : vers qui, jusqu’où ? Et elle revient vers celui qui la prononce.
Car notons cette particularité, que celui qui annonce est dans le tableau. Celui qui fait cet acte de parole est impliqué en lui, visiblement : on le voit heureux si la nouvelle est bonne, sombre ou gêné si elle est mauvaise. L’émotion, même retenue, se lit sur son visage. On n’oubliera pas ce point de vue.
 

Informer c’est donner forme

Informer est sur tous ces points très différent.
C’est à l’origine donner forme, façonner une représentation, et c’est devenu la porter à connaissance. On vous informe de vos droits, de votre état. On porte à votre connaissance, sous une forme organisée, une chose qui vous concerne. Quelque chose qui est déjà là. Car, à la différence de l’annonce, informer n’implique en soi nulle transformation. Il s’agit de choses présentes ou passées. Et pour le futur, ou plutôt l’éventuel, on vous donne une idée des conséquences possibles : une liste, des statistiques, des potentialités.
Pourtant ce constat, pour objectif qu’il soit, n’en reste pas à sa forme. À l’inverse de la précédente, informer touche une personne. Son contenu est porté « dans » (in). Ce qui ne vous concernait pas jusqu’ici, comme une connaissance abstraite, dormante, soudain on l’introduit en vous, on vous la jette froidement au cœur, elle vous atteint au vif.
Et cela d’autant plus durement que l’auteur est ici de l’autre côté du miroir, son langage de vérité est à prendre pour argent comptant. On ne le voit pas, il n’est pas censé ressentir ce qu’il décline. Anonyme, personne ou formulaire, il n’a pas d’émotion ni sentiment, et ne risque rien sauf si il déforme, ment ou trahit. L’information vous augmente, elle porte en vous un certain savoir, et normalement un certain pouvoir ; en même temps elle trace des frontières, et peut vous abandonner avec insensibilité à votre solitude.
 

Communiquer : un partage à plusieurs

Communiquer se distingue presque sur tous les points des deux autres formes du dire. Celui qui le fait, qui n’est quelques fois que du silence, n’inaugure pas un avenir, ni ne sanctionne un réel. Dans le temps et l’espace, sans rupture, la nouvelle transmise est marquée par la continuité et la contiguïté : entre les personnes qui entendent et qui disent, entendent et disent à leur tour à d’autres qui les entendent et le diront. Le diagnostic qu’on communique a été auparavant formulé et transmis chez les médecins communiquant entre eux analyses et résultats, interprétant des données procurées, c’est-à-dire communiquées aux médecins par le malade. Cette communication sans volontarisme apparent, presque également, se fait entre parties prenantes, dans l’échange respectueux du dire et du recevoir.
Encore une fois le préfixe dit l’essentiel : tout cela se fait « avec » (cum), en commun, autour d’une même tâche. Ici, il n’y a pas de maître de l’annonce, ni d’informateur anonyme, mais un partage à plusieurs, tour à tour, en cercle, en boucle, dans tous les sens du temps, dont aucun n’est interdit. On peut revenir sur le passé, par exemple, pour communiquer une pièce au dossier oubliée, un souvenir utile dans l’anamnèse, ou communiquer des hypothèses, sans crainte.
Peu marqués par leur rang ou leur hiérarchie, ceux qui s’ouvrent à la communication et en produisent ne craignent pas les frontières. Tous les soignants et les malades sont habilités à une forme de communication. Et cette chaleur là, comme la joie ou la peine, est communicative.
Ainsi, si chacun de ces mots a des traits aussi différents, cela fait autant de fils qui nous guident pour comprendre la complexité d’un dire bouleversant la vie d’un être fragilisé. Il faut s’exercer à les suivre, délicatement, pour ne pas confondre ce que l’on fait et ce que l’on croit faire. L’attention à de tels mots, qui doivent résister à l’usure et à la banalisation administrative, nous y invite fermement.