Appeler chacun au questionnement éthique

"La médecine ne saurait procéder de la seule volonté de puissance ou d’une logique unique de rentabilité, ni faire abstraction du temps long de la relation à l’autre. C’est pourquoi le soin et le prendre soin sont intiment liés."

Par : Alain Cordier, Membre du collège de la Haute autorité de sante (HAS), membre du Comité consultatif national d’éthique, ancien directeur général de l’AP-HP, ancien président du conseil de la CNSA | Publié le : 11 Février 2014

Un dialogue entre deux vulnérabilités

La sûreté du geste clinique participe du devoir de présence compétente et la recherche s’inscrit dans l’impérieuse quête de la connaissance. Mais le visage de celui qui souffre retourne bien des certitudes et renverse tout ordre établi. Le chemin qui s’ouvre au chevet du malade est d’abord celui d’un dialogue entre deux vulnérabilités. Celle du malade que la souffrance enferme, celle tout autant du soignant au sens où Levinas souligne que « seul un moi vulnérable est capable d’aimer ».
C’est ainsi que la relation clinique surgit du renversement décisif qui fait le sens de l’humain, lorsque le faible s’impose au fort, lorsque l’homme couché oblige l’homme debout, lorsque se découvre le sens d’une vie humaine dans un autrement que la seule performance ou le seul possible.
C’est pourquoi la médecine ne saurait procéder de la seule volonté de puissance ou d’une logique unique de rentabilité, ni faire abstraction du temps long de la relation à l’autre. C’est pourquoi le soin et le prendre soin sont intiment liés. Invitation nous est faite de chercher du côté de l’in-quiétude éthique, d’une impossible quiétude du savoir, du vouloir, du pouvoir. Comprendre la nécessité de ne pas se réfugier trop vite dans des réglementations hâtives, des déclarations péremptoires, ou dans le résultat mécanique de montagnes de données. Appeler chacune et chacun au questionnement éthique : c’est l’intuition qui a présidé à la naissance de l’Espace éthique de l’AP-HP en 1995, puis à la proposition en 2003 de créer un tel espace dans chaque Région de France.
 

Mieux marier frugalité et solidarité

L’exigence de la démarche éthique appelle à se distancier de l’acte routinier, du geste issu d’une vision par trop mécaniste, ou de la bonne conscience d’avoir respecté une loi ou une règle. La conscience ne commence véritablement que dans l’étonnement qui se prolonge dans une multiplicité de questions. L’exercice médical et soignant renvoie à l’exigence du mot grec iatros, qui veut dire que l’art médical est l’art de celui qui soigne bien en méditant, et qu’il ne vaudra qu’à la hauteur d’un éveil des consciences. Reconnaître en l’éthique la philosophie première, c’est découvrir que le subjectif naît dans la responsabilité.
L’un des mots clefs pour cela est celui de « discernement ». Faire bien les choses s’impose bien sûr, encore plus lorsqu’il s’agit d’argent public, mais la question première est de faire les bonnes choses. Discerner c’est poser la question du « pour qui ? » et du « pour-quoi ? », et ne pas se borner au seul « comment ? » Ce discernement-là n’est d’ailleurs pas réservé au seul colloque singulier avec le malade, ni aux seuls confins de la clinique ou de la recherche. Il concerne tout autant les politiques publiques, avec la comparaison des incomparables, c’est-à-dire le choix entre diverses priorités.
Il en va ainsi si l’in-quiétude éthique n’est pas un regard porté de surcroît sur une pratique de soins ou une décision de gestion qui lui resterait distincte, mais si elle constitue une exigence et une référence premières qui englobent toutes les dimensions de la pratique médicale et soignante. Plus l’exercice médical et soignant sera enrichi par la science et la technique, plus les contraintes financières seront fortes, et plus le besoin de questionnement et de réflexion éthiques s’affirmera.
Nous savons par exemple que mieux prévenir, mieux soigner et mieux prendre soin sont intimement liés à la capacité de chacune des différentes compétences à intervenir en coordination avec les autres, au bon moment. Et que cette coordination est la voie la plus intelligente et la seule durable face au défi du financement. Ce qui nous oblige tous alors c’est de renverser radicalement nos ordres habituels de jugements et de priorités en questionnant en profondeur le pré carré des logiques professionnelles, juridiques et financières, pour chercher à mieux marier frugalité et solidarité – deux mots clefs de notre avenir.