Ces vulnérabilités qui interrogent, voire interpellent

"Il est en fait des vulnérabilités davantage évidentes que d’autres. Certaines demeurent quiescentes, indicibles, dissimulées, tant elles affectent la personne en ce qu’elle est. La compassion l’accablerait, alors qu’il convient de « sauver les apparences » et de préserver un espace intime inaccessible aux regards intrusifs, aux jugements hâtifs."

Par : Emmanuel Hirsch, Directeur de l’Espace éthique de la région Ile-de-France, professeur d’éthique médicale, université Paris-Sud /Paris-Saclay | Publié le : 12 Février 2014

Assumer dignement notre humaine condition

L’invulnérabilité s’impose à moi comme la figure tragique d’une violence radicale qui porte en elle-même la menace d’inhumanité. L’affirmation d’un pouvoir absolu, indifférent à ce qui le questionnerait, hostile à la moindre mise en cause, insensible aux fragilités du monde, génère la terreur, une certaine barbarie. C’est pourquoi m’apparaît si nécessaire d’évoquer ensemble nos vulnérabilités, de nous reconnaître certes dans nos faiblesses, notre besoin commun de sollicitude, d’entraide, de soutiens réciproques, mais tout autant dans cette exigence de lucidité et d’humilité, ce courage qui nous permet d’assumer dignement notre humaine condition.
L’épreuve de vérité ne saurait pour autant se résoudre à l’inventaire de nos incapacités, de nos difficultés à vivre sereinement et de manière accomplie une existence chaotique, dépendante de circonstances peu maîtrisables. À chacun des moments essentiels où s’imposent des choix, il nous faut puiser en nous des ressources, mobiliser une volonté résolue, comme le ferait un combattant. Surmonter tant de défis, se fixer comme horizon une créativité personnelle qui confère une authentique signification à sa propre trajectoire de vie, c’est convertir en quelque sorte nos vulnérabilités en une force mise au service de la conquête d’une autonomie.
Mon propos est-il recevable auprès de personnes entravées par un handicap physique ou mental, une difficulté à trouver un chemin de liberté dans les entrelacs de circonstances qui rendent confus et complexe le réel, au point de redouter l’instant présent ? Ne devrions-nous pas établir des distinctions dans l’appréciation d’une vulnérabilité qui tient à tant de composantes singulières, évoluant dans un contexte spécifique et avec des conséquences elles-mêmes d’intensités différentes ? N’est-il pas justifié de différencier les vulnérabilités, d’en déterminer des catégories selon des critères qui pourraient renvoyer à la nature des dépendances qui accentueraient l’exposition d’une personne à une fragilité plus ou moins surmontable ?
Il est en fait des vulnérabilités davantage évidentes que d’autres. Certaines demeurent quiescentes, indicibles, dissimulées, tant elles affectent la personne en ce qu’elle est. La compassion l’accablerait, alors qu’il convient de « sauver les apparences » et de préserver un espace intime inaccessible aux regards intrusifs, aux jugements hâtifs.
D’autres vulnérabilités s’expriment pauvrement, elles, à travers des comportements, des impossibilités, des marginalités qui soumettent la personne aux mécaniques de l’exclusion, à l’expérience d’une perte en humanité à laquelle parfois on ne survit pas. Je pense à ces détresses silencieuses qui échouent aux confins de notre société, à ces « morts dans la vie » dont nous parviennent encore quelques murmures dans les paroles ultimes du désespoir.
L’identification d’une typologie des vulnérabilités pourrait de la sorte se poursuivre, probablement de manière assez vaine. Car ce n’est pas ainsi que doit s’envisager une approche éthiquement recevable de tels enjeux.
 

Notre exigence d’humanité

Nous pourrions en effet comprendre la vulnérabilité, nos vulnérabilités, comme l’expression d’une sensibilité humaine, l’exigence d’une attention portée à l’essence même de ce que nous sommes. Etre ainsi conscient de ce qui marque notre humanité, attentif autrement que dans l’agir et le pouvoir à ce qu’il importe d’accomplir le temps d’une existence, c’est accepter cette part de finitude et d’incomplétude qui nous est constitutive. C’est également se connaître et se reconnaître dans l’autre semblable à nous dans ses fragilités, ses incapacités et ses espérances, au point de les comprendre comme des préoccupations qui nous sont communes.
Dans une société incertaine des valeurs qu’elle porte, inquiète de l’immédiat et impuissante à penser son devenir, une approche à la fois éthique et politique des réalités humaines et sociales de la vulnérabilité pourrait relever de l’exigence d’une pédagogie de la responsabilité partagée. Car ne s’agit-il pas en fait de comprendre le sens de nos responsabilités à l’épreuve d’une confrontation authentique et constructive aux situations de vulnérabilité qui interrogent, voire interpellent notre monde ? Les réponses qu’il convient désormais de concevoir, conditionnent pour beaucoup les conditions mêmes du vivre ensemble, une idée renouvelée de cette confiance qui nous fait tant défaut aujourd’hui. Ne faut-il pas faire confiance à l’autre pour exposer notre propre vulnérabilité à son regard, être assuré que notre détresse ne le laissera pas indifférent ?
 
Au-delà des mots qu’il est si difficile à trouver lorsque la souffrance accable et la désespérance abrase l’espérance, certains engagements humains apparaissent, malgré les circonstances, comme l’expression d’une résistance d’ordre éthique : elle bouleverse les repères et modifie nos systèmes de représentation. Je suis impressionné par les témoignages  si justes, profonds et vrais que les personnes malades, leurs proches, les soignants et les militants associatifs expriment au sein de la cité. Accorder une véritable considération à des paroles de vie qui restituent publiquement la valeur d’un combat en dignité et en liberté, c’est nous rendre plus forts face aux vulnérabilités qui inspirent, convenons-en, notre exigence d’humanité.