Comment faire de l’éthique… dans un comité d’éthique d’établissement ?

"La réflexion éthique n'est justement pas la fuite intellectuelle de la réalité comme ce que l'on peut assez souvent entendre. Il s’agit d’une invitation à comprendre et, si possible, trouver des solutions concrète par rapport à ce qui nous heurte ; d’autant plus dans un établissement de soin et d’accompagnement."

Par : Sebastian J. Moser, Chercheur en sociologie, Laboratoire d'Excellence DISTALZ, Espace éthique/IDF | Publié le : 21 Novembre 2017

L’Espace éthique Île-de-France propose des événements publiques très divers allant de l’animation de débat régional sur des sujets touchant à des questions d’éthique et d’actualité (« Valeurs de la République, Valeurs du Soin » 2016/2017), aux séminaires universitaires (« Anticiper le future de la santé » 2016/2017 ; « Faire face à l’imprévisible » 2017/2018) ou encore au grand événement annuel organisé au niveau national qu'est l’Université d’été (« Inventions sociales, mobilisations et solidarités », septembre 2017 à Lyon). Cependant, son équipe se déplace également régulièrement en Île-de-France pour rencontrer les professionnels ainsi que les usagers dans leurs établissements. Ces rencontres et échanges avec ceux qui mettent quotidiennement les valeurs en pratique, qui inventent de l’éthique tous les jours, sont d’une grand richesse pour l’équipe et se traduisent ainsi dans l’approche éthique défendue par l’Espace éthique Île-de-France.
À nouveau, j’ai eu l’occasion d’assister à une rencontre du « Réseau personnes âgées au domicile ou en institution » dont le thème était le suivant : « Comment initier et faire vivre une réflexion éthique en EHPAD ? », organisée le 17 octobre 2017 à l’EHPAD Grenelle – Les jardins d’Espérance, Paris 15ième. Les réflexions que je souhaiterais présenter ici sont issues d’un moment d’écoute attentive des présentations ainsi que des échanges qui ont eu lieu ce jour là. En essayant de me mettre à la place de quelqu’un qui ne connaît que peu de choses sur l’éthique, ce qui suit est à la fois une synthèse et à la fois un prolongement des échanges.
 
La réflexion éthique au sein d’un établissement d’accompagnement des personnes en situation de vulnérabilité ne prend pas uniquement comme base une situation concrète, mais plutôt une phrase ou bien une description brève résumant cette situation concrète rencontrée au quotidien. Par exemple : « Il ne faut plus amener cet usager aux activités. Il parle sans cesse et perturbe ainsi l’assemblée ». C’est à partir d’une telle objectivation d’un moment éphémère que les points de vue peuvent être confrontés, les valeurs mobilisées peuvent être explicitées. Un tel processus rejoint tout à fait le propos de Paul Ricœur sur l’herméneutique, et plus précisément sur le statut et la fonction du texte.[1] Ce texte permet une distanciation, condition sine qua non de la réflexivité. Le caractère éphémère de l’événement est suspendu car le texte le préserve et permet ainsi aux personnes de partager leurs interrogations à partir d'un même document. C’est ce texte qui devient la source et la référence de la réflexion éthique, et non le récit éphémère de quelqu’un. Sur le texte, on peut revenir à plusieurs reprises, on peut poser des questions multiples concernant la situation qui, dans la précipitation de l’action, allait peut-être de soi. Une décision qui a peut-être été difficile à prendre, peut être réinterrogée sans que le lecteur soit soumis à la nécessité d’agir.
Cela veut dire que celui qui fait de l’éthique appliquée à une situation vécue par un(e) collègue ou bien un(e) usagé(e) est en même temps un(e) herméneute. Son métier consiste à rentrer dans l’intimité d’une phrase pour comprendre ce qu’elle a d’interrogeant, de heurtant, de problématique. C’est à partir d’une phrase, d’une description à la fois brève et détaillée qu’on peut se questionner sur ce que nous disons au juste quand nous parlons. C’est à partir d’une telle « mise en mot » que nous avons sous nos yeux un « protocole » de la réalité que nous produisons quotidiennement, capturé par les routines faisant qu’il est parfois difficile de voir clairement.
 

La réflexion éthique comme pas de côté

La réflexion éthique, comme elle se pratique en établissement, se fait en tâtonnant. Elle serait décrite de manière inappropriée par l’image d’un simple déplacement d’un point A à un point B. Il s’agit plutôt d’un cheminement, d’une flânerie – peut-être même une errance[2] ? En entendant ce mot « cheminement », j’ai dû penser immédiatement au chemin à travers champ ou bien au sentier forestier. Ou encore, j’ai pensé à ces innombrables pistes officieuses que l’on trouve dans l’espace urbain ; le raccourci informel mais direct entre la gare et le parking, entre deux allées aménagées du jardin publique. Ne faudrait-il pas avouer que ces chemins sont rarement plats ? Ne contiennent-ils pas assez souvent des trous qui peuvent nous faire trébucher ? Et ne sont-ils pas faits de terre, de sable ou de cailloux plutôt que d’un matériau lisse ?
De tels chemins – ainsi que la réflexion éthique – ne sont pas comparables à l’autoroute qui n’irait que tout droit et sur laquelle nous serions guidés par des panneaux de direction. Les sorties fléchées, amènent-elles ailleurs qu’à l’endroit indiqué ? L’éthique, en tout cas dans la perspective défendue à l’Espace éthique Île-de-France, n’est pas prescriptive, c’est bien ce qui la distingue de la morale. Toutefois, la direction que prend l’éthique semble claire : sa boussole est bien la « vie bonne », le respect d’Autrui, l’accompagnement de la vulnérabilité ou bien la sollicitude. Mais il s’agit bel et bien d’une boussole, d’une indication plus ou moins précise de direction. L’éthique, pour ainsi dire, s’apprend en marchant et ne nous épargne pas les obstacles, les culs-de-sac et les demi-tours.
 
Comme il était déjà indiqué, l’éthique en établissement ne peut que partir d’une expérience vécue. Sa référence n’est pas l’expérience de pensée, même si celle-ci peut être un outil de la réflexion éthique. Sa référence est, pour faire référence à un ouvrage de Theodor W. Adorno, la « vie mutilée »[3]. C’est bien cet endommagement de la vie qui fait que la réflexion éthique s’impose comme une quasi-nécessité émergeant d’un moment où ce qui allait de soi n’est   plus une évidence. Le questionnement éthique part par conséquent d’un acte de résistance face à une situation qui nous offusque, qui nous attriste et qui nous semble – autant pour nous même que pour l’autre – finalement insupportable.
Cependant, la réflexion éthique n'est justement pas la fuite intellectuelle de la réalité comme ce que l'on peut assez souvent entendre. Il s’agit d’une invitation à comprendre et, si possible, trouver des solutions concrète par rapport à ce qui nous heurte ; d’autant plus dans un établissement de soin et d’accompagnement. L’éthique est ainsi une position de critique constructive, car l’idée « boussole » est bien que la vie continuera dans de meilleures conditions. L’éthique se fait par un pas de côté, par la possibilité de repenser les situations hors contextes, par la volonté de se mettre à la place de l’autre et surtout, par une ouverture et une accessibilité aux points de vue qui sont différents des nôtres.
 
C'est bien pour cela qu’il faut se méfier des experts de l’éthique ; les points de vue différents du nôtre peuvent être, finalement, de toute provenance. L’usager, n’aurait-il pas sa place dans un comité d’éthique d’établissement, ainsi que le voisin d’à côté pour lequel l’établissement est aussi une réalité impactant son quotidien ? Je voudrais par conséquent terminer en disant un mot sur les concepts dits d’éthique. En parlant d’éthique, nous pouvons penser à des concepts comme celui de la dignité, de la reconnaissance, de la justice, du respect ou bien de la sollicitude. Certes, ce sont des concepts puissants. Mais il ne s’agit pas de les étudier en profondeur pour les appliquer à la lettre, et surtout pas de se sentir démunis par une tradition philosophique qui peut être vécue comme intimidante. Ces concepts sont, dans le cadre d’une réflexion en établissement, des lunettes que nous pouvons emprunter pour regarder la réalité différemment. Leur fonction est l’élargissement ainsi que l’introduction d’une perspective inhabituelle. Ce sont des outils nous permettant de faire ce pas de côté que j’ai mentionné auparavant. Les concepts de l’éthique nous amènent à être vigilant, et à devenir, aussi bien que possible, acteur de nos actions.

 
[1] P. Ricœur : « Qu’est-ce qu’un texte ? », in : Du texte à l’action. Essai d’herméneutique II, Paris : Cerf, 1986.
[2] L. Gwiazdzinski, L., « Un possible manifeste. Eloge de l’errance et de la désorientation », in : Variations Labyrinthiques, Centre Pompidou Metz, 2012.
[3] T.W. Adorno : Minima Moralia. Réflexions sur la vie mutilée, Payot, 2003.