D comme dépendance

"Dans le champ médico-social, où elle s'est introduite depuis plusieurs décennies au fil des rapports et des mesures bienfaisantes, la notion de dépendance prend une autre nature, un peu étrange et ambiguë, à la charnière entre le langage des valeurs et celui de l'administration."

Par : Armelle Debru, Professeur d’histoire de la médecine, université Paris Descartes, Espace éthique/IDF | Publié le : 19 Février 2011

L'origine du mot est concrète :  de-pendere signifie en latin être suspendu à quelque chose, en descendre, et de là, abstraitement, dépendre de. Dans cette dernière acception, dont nous avons hérité, dépendre peut indiquer d'une manière neutre une liaison entre une chose et ce qui la conditionne. C'est ainsi que nous disons de nos projets que cela "dépend" du temps, de l'humeur, d'une circonstance, des autres. Ce faisant,  l'idée s'insinue que, maîtres de nos idées,  nous ne sommes pas tout à fait maîtres des choses. Nous sommes  en quelque sorte suspendus à des aléas, nous y sommes plus soumis que nous voudrions, nous dépendons pour agir d'autres gens et d'autres choses, et parfois même pour vivre.
 

Oppression, libération et évaluation

Cette notion de suspension temporaire se fige brusquement lorsque nous employons le mot de "dépendance", et la nuance est désormais toute négative. Dans le champ financier, politique ou judiciaire, la dépendance dépasse la simple protection pour se rapprocher de la subordination, de l'assujettissement et même de l'oppression. Et il faut toute l'énergie, la violence même d'un mouvement d'"indépendance" pour s'en libérer. Dans le  champ médico-social, où elle s'est introduite depuis plusieurs décennies au fil des rapports et des mesures bienfaisantes, elle prend une autre nature, un peu étrange et ambiguë, à la charnière entre le langage des valeurs et celui de l'administration. Dans le premier on reconnaît le besoin d'aide, les fragilités aggravées de l'âge et de la maladie, la vulnérabilité des aidés ou des aidants, et la nécessité corrélative d'une assistance suffisante. Côté administration, on met en place évaluations, mesures, échelles, et l'on va directement de la mesure à la compensation, de la compensation  à la substitution, dans le maquis mouvant des classifications. Sans doute, cette "dépendance" s'est-elle imposée comme une catégorie d'une grande efficacité pour structurer un champ qui ne l'était pas suffisamment et rendre visible ce qui ne l'était pas. Mais comme toute catégorie nouvellement créée, elle excède son rôle d'outil, elle a tendance à se prendre pour la réalité. On oublie qu'elle recouvre des personnes qui ne se définissent pas seulement et uniformément par l'incapacité. D'où l'appel à plus de précision, lancé par Geneviève Laroque, contre une conception indifférenciée, et par là indifférente, de sa "prise en charge".
 

Une double suspension

Ce double langage, emmêlé, des valeurs et de la bureaucratie entraîne une sorte de malaise. De quoi parlons nous en définitive ? Où sont les frontières ? Retournons au vécu : la dépendance n'est pas un état qu'on chercherait vainement à annuler, mais une expérience : celle d'"être suspendu", pour ses besoins et son bien-être, à une aide, à une présence physique ou affective, à un temps, à des moyens, à autrui. L'inversion du sens peut se comprendre aussi : l'aidant est suspendu à celui qu'il aide, à ses besoins, à ses désirs, à ses sautes d'humeur parfois, il se doit de l'assumer, il ne peut s'en défaire sans dégât. Explorer cette expérience multiple et partagée, cette impression vécue parfois jusqu'au vertige et à l'épuisement, peut aider à mieux connaître et à apprendre à traiter humblement ce que nous enseigne tous les jours la vie des personnes très âgées ou malades, et de ceux qui les aident.