Dans un contexte contraint, que promettre en respectant chacun ?

"Le vécu du médico-social est complexe aujourd’hui par les écarts qui existent entre le rêve et la réalité. Ceux de ces autres qui ne veulent plus être des « autres » mais des « uns ». Ces rêves de vivre ensemble, d’être écoutés, entendus, de voir les choses du quotidien changer. Voir la souffrance atténuée."

Par : Céline Louvet, Directrice du Pôle Aide à domicile, Association des paralysés de France (APF), Paris | Publié le : 11 Février 2014

Limite des possibles

L’éthique se trouve souvent embusquée à la croisée de chemins. Ces derniers sont parfois escarpés et leur pratique peut entraîner de nombreuses petites blessures qui ralentissent la course. Les professionnels qui empruntent les chemins du médico-social doivent être bien équipés. Car les boussoles les plus sophistiquées, les chaussures de la plus grande technicité et les cartes les plus précises ne suffiront pas toujours, et quelques fois il y aura errance, sentiment d’être perdu… Alors si la nuit tombe…
À la nuit tombée, comment garder confiance ?
Les professionnels du secteur médico-social se confrontent avec leur culture professionnelle, leurs cultures « tout court », leurs spécificités générationnelles. Ils se heurtent en débats houleux, ils se mesurent, se toisent, fusionnent. Les questions sont pourtant liées par un même fil : l’autre. Celui que l’on accompagne. Car dans le médico-social, on accompagne, on marche avec. On est autorisé par l’histoire des métiers du médico-social à être créatifs. Porter l’autre sur son dos quand le chemin devient sentier et que les buissons épineux longent les graviers glissants n’est pas un jeu d’équilibriste. Il faut juste être un peu costaud.
Mais les jours passant, la nature subit l’érosion du temps. Elle devient de plus en plus ingrate. Pourtant, l’autre avec ses difficultés a compris qu’il pouvait marcher sur les chemins, acquérir une liberté. Mais l’érosion gagne aussi les professionnels de terrain. Ils fatiguent et les pauses ralentissent le voyage.
 
Si j’ai choisi cette image, c’est qu’elle me parle quand j’observe mon métier. Mon métier et le secteur dans lequel je l’exerce. Mon métier, le secteur et le public qui me fait croire encore à ce que j’ai choisi d’emprunter comme chemin. Et que je ne sais si j’ai réussi à ‘’empreinter’’.
Il y a eu la folle époque, belle aussi, où les freins n’existaient pas, où les moyens étaient présents, où l’on s’autorisait à lever les barrières des champs privés et des champs professionnels. Peu de jachère, beaucoup de partage. Et puis, la contrainte du cadre. Premier nuage obscurcissant la route. Le cadre définit par le contrat de travail. On échange entre deux individus, dans un bureau, chacun défendant son espace : le directeur celui de l’établissement et du projet, le salarié défendant ses droits. Une complexité. La folle et belle époque se termine car des limites sont posées. Et c’est un bien car il faut toujours des limites. Elles protègent, elles sécurisent. Et comme elles existent, elles donnent envie de transgression. Négociations donc qui aboutiront ou pas. Et l’autre, cet être vulnérable se retrouve à dépendre de cette négociation : son départ en séjour dans sa famille au fin fond de la campagne ardéchoise ne se fera que si l’éducateur spécialisé a accepté de faire le trajet, de dormir hors de son domicile et de ne pas tenir compte de toutes les clauses du contrat de travail qui ne spécifiaient par forcément tous les détails.
L’autre, celui qui subit le code du travail qui protège ceux qui s’occupent de lui, a-t-il bien compris que si c’est compliqué, ce n’est pas pour lui nuire, ni pour lui refuser… C’est juste compliqué. Comment explique t-on à quelqu’un qui souffre dans son corps, dans son esprit, dans son histoire, que les possibles sont contraints et que l’on ne peut transgresser toutes les limites ?
Autre complexité, celle que la société induit en leurrant tous ces « autres » en demandes : « vous avez des droits », « la société se doit d’être inclusive ». Très belle idéologie de vie, y croire s’est un peu avancer et aussi, un peu se perdre. Car le leurre est dans les limites des possibles. On finit par croire en un rêve. Car les moyens ne sont pas là. On touche à l’irréel, l’irréalisable, le rêvé, et le vécu.
 
Le vécu du médico-social est complexe aujourd’hui par les écarts qui existent entre le rêve et la réalité. Ceux de ces autres qui ne veulent plus être des « autres » mais des « uns ». Ces rêves de vivre ensemble, d’être écoutés, entendus, de voir les choses du quotidien changer. Voir la souffrance atténuée. La réalité est décidée par les rêves des professionnels qui veulent rentrer à l’heure pour diner en famille, qui veulent partir en vacances comme c’était prévu, qui veulent avoir de quoi payer leur loyer.
Un directeur du secteur médico-social a pour mission de faire respecter le code du travail et de vérifier qu’aucun salarié n’est lésé. Conjointement, il doit tout mettre en œuvre pour que les projets des « usagers » ou « résidents » soient réalisés, les objectifs atteints.
C’est souvent une mission plus que complexe car elle surfe perpétuellement sur les vagues de l’impossible. Sur quoi faut-il compter : le renoncement par abnégation à certains de leurs droits pour ce qui est des salariés, le renoncement de certains de leurs rêves, droits annoncés par ces « autres » en souhait de devenir des uns ?
Sur le chemin, il y a certes de l’organisation, de la négociation, de l’explication, voire de la justification. Il y a des colères, de toutes les couleurs, des revendications. Il y a des sentiments de réussite, et des émotions d’échec. Et il y a des questions d’ordre éthique.


 

Une élévation de pensée compatible avec la réalité immédiate

Ces questions ne sont pas les plus faciles à formuler. Elles sont pourtant les plus porteuses de sens. Mais pour voir le sens, il faut se départir de toutes les autres considérations. Comment voir le fond du problème quand il est masqué par un tas de contrats, de règles, de cadres, de demandes, d’objections.
Les chemins changent au fil de l’Histoire, du temps. Il y a toujours eu des peuples marchants, des nomades. Des infatigables de l’exploration. Mais il y a aussi ces évolutions de la modernité qui goudronnent nos sentiers ; les GPS remplacent l’observation du soleil.
Je ne veux pas diriger une équipe de scouts au service « de la veuve et de l’orphelin ». Je me questionne sur le sens de la rigidification matérielle, des finances de plus en plus serrées, des contrôles de toutes sortes. Leur utilité est indéniable et les contraintes obligent à la créativité. Mais l’essoufflement amène à la peine. Celle qui empêche de continuer à marcher ensemble.
Je vois ces salariés fatigués et qui n’ont plus l’œil qui brille, qui sont plus attentifs aux aiguilles de leur montre qu’au regard de celui qu’ils accompagnent. Je vois leur peine à venir travailler et porter leur baluchon de ‘’ras le bol’’. Je vois ces autres accompagnés qui écarquillent leurs yeux dans l’incompréhension : les promesses non tenues, les rêves dont on se réveille avant la fin.
Derrière le mot éthique, de nombreuses questions font échos. Comment ne plus être dans le leurre mais dans une authenticité : que peut-on vraiment promettre en respectant chacun ? Qu’est ce que le cumul de droits engendre comme non-droits, car le cumul est parfois fait d’oppositions, de contradictions.
 
J’essaie de sortir du sentier, faire le pas de côté pour tenter un raccourci, un chemin moins semé d’embûche. J’essaie d’avoir encore le cœur qui bat quand j’avance dans l’incertitude, non parce que j’ai peur, mais parce que cet inconnu représente une expression de vie.
Je me situe à la croisée des chemins, celui des cadres qui se heurtent. Je voudrais qu’ils se s’entremêlent pour construire un cadre commun. Je voudrais que les questions apparentes de la place de l’autre soient de vraies questions qui trouvent de vraies réponses. Car aujourd’hui nous sommes dans une période de brouillard. Nous ne voyons plus où poser nos pieds et ils risquent de se tordre et de nous arrêter net.
Plus encore que les questions éthiques, c’est une démarche éthique dont j’aurais besoin aujourd’hui pour alléger les charges, accélérer les pas tout en gardant le plaisir de découvrir le paysage. Et marcher ensemble, avec un peu d’insouciance. La démarche de questionnement qui n’est pas seulement une question de principe. La démarche d’une élévation de pensée, celle qui confronte sans blesser, qui permet à chacun de faire le pas nécessaire pour se trouver.