Défense et illustration de l'éthique

"C’est précisément parce que nous tenons l'éthique pour beaucoup plus qu’une mode et beaucoup mieux qu’un ornement que nous voudrions ici la défendre, et tenter d’en dire la belle nécessité. Conçue comme vigilance, comme aiguillon, comme inquiétude l’éthique ne nous paraît pas comme chose extérieure au soin mais comme son âme même."

Par : Eric Fiat, Maître de conférences en philosophie, université Paris Est Marne-la-Vallée | Publié le : 12 Février 2014

Être troublé par la souffrance d’autrui

La méfiance à l’égard de l’éthique – et particulièrement lorsque l’éthique semble n’être autre chose qu’une mode, un ornement, une simple nécessité administrative pour l’accréditation, une cerise sur un gâteau où ne se trouve nulle cerise, un vertueux verbiage, un discours édifiant, un opium, un alibi – la méfiance à l’égard de l’éthique donc est certes chose compréhensible. On remarquera d’ailleurs que les hommes avaient commencé de soigner et même de bien soigner très avant que la mode de l’éthique ait été lancée, et qu’ils continueront de le faire très longtemps après que ladite mode aura passé – ce qui sans nul doute finira bien par arriver pour la raison que, comme disait Cocteau, « le propre de la mode est de se démoder ». Si donc l’éthique n’était qu’une mode on comprendrait que le soignant s’en méfie.
Mais c’est précisément parce que nous la pensons beaucoup plus qu’une mode et beaucoup mieux qu’un ornement que nous voudrions ici la défendre, et tenter d’en dire la belle nécessité. Conçue comme vigilance, comme aiguillon, comme inquiétude l’éthique ne nous paraît pas comme chose extérieure au soin mais comme son âme même. N’est-ce pas ce qu’enseignait à sa manière la parabole du bon Samaritain et à la sienne la philosophie d’Emmanuel Levinas, lequel plaçait la dignité de l’homme dans la capacité qu’il a d’être troublé par la souffrance d’autrui ? On se rappelle que Levinas en concluait : « Vocation médicale de l’homme : ne pas laisser autrui seul avec sa souffrance. » Pourquoi construirait-on des hôpitaux si ce n’est pour répondre à cette vocation, laquelle est en son essence même une vocation éthique ?
Certes la réflexion éthique (que nous concevons comme distance provisoire pour une meilleure présence) est toujours menacée par l’oubli des réalités soignantes. Car comme dit le poète Philippe Jaccottet :
 
« Parler est facile, et tracer des mots sur la page,
en règle générale, est risquer peu de chose :
un ouvrage de dentellière, calfeutré,
paisible (on a même pu demander
à la bougie une clarté plus douce, plus trompeuse),
tous les mots sont écris de la même encre,
« fleur » et « peur » par exemple sont presque pareils,
et j’aurai beau répéter « sang » du haut en bas
de la page, elle n’en sera pas tachée,
ni moi blessé.
Aussi arrive-t-il qu’on prenne ce jeu en horreur,
Qu’on ne comprenne plus ce qu’on a voulu faire
En y jouant, au lieu de se risquer dehors
Et de faire meilleur usage de ses mains.
Parler alors semble mensonge, ou pire : lâche
Insulte à la douleur, et gaspillage
Du peu de temps et de force qui nous reste. [1] »
 

Rappeler que c’est un homme

Soigner n’est-il pas plus urgent que de penser le soin ? Panser plus utile que penser ? Une certaine méfiance à l’endroit des philosophes s’alimentera du reste aisément de leur coutumier dédain pour l’intendance d’exister, et pour la manière souvent altière qu’ils ont de s’écrier tel le général de Gaulle : « L’intendance suivra… » Quand les questions qui se posent sont d’ordre existentiel ou métaphysique le dédain est courant à l’égard des odeurs d’éther, des couches qu’il faut changer, des draps qu’il faut laver. Or n’est-ce pas là que se trouve le cœur même du soin ?
 
« Vient un moment où l’aîné se couche
Presque sans force. On voit
De jour en jour son pas moins assuré.
Lorsque le maître lui-même est emmené si loin,
Je cherche ce qui peut le suivre :
Ni la plus pure des images ;
Ni les plus belles des pensées.
Plutôt le linge et l’eau changés,
La main qui veille et le cœur endurant. [2] »
 
Faut-il alors conclure au caractère luxueux de la réflexion éthique et « des plus belles des pensées » ? Non. Car lorsque cette réflexion part du tremblement (qui fait le sol se dérober sous nos pieds), de la sidération (« quand l’ordre des étoiles se délabre sur les eaux »[3]) qu’on éprouve à voir l’autre emmené si loin par la maladie et ne les oublie jamais, lorsque donc elle ne se paye pas de mots la réflexion éthique seule peut dire pourquoi il faut changer le linge et l’eau, avoir la main qui veille et le cœur endurant, justifier la présence plutôt que l’abandon, le soin plutôt que la violence. Elle seule peut fonder ce qu’Emmanuel Hirsch nomme le devoir de non abandon et même les manières de ce devoir. Elle seule peut aider à décider lorsque c’est indécidable Et conçue comme vigilance, aiguillon, inquiétude, comme effort pour rendre le tragique moins tragique, la réflexion éthique peut aussi empêcher la dégénérescence du soin en une simple mécanique, cette mécanisation, cette protocolisation, cette procédurisation du soin qui donnaient à Cocteau malade l’impression que les soignantes soignaient moins le malade que la chambre du malade – dont il n’était qu’un élément parmi les autres…
Si donc nous comprenons voire partageons quelque méfiance à l’endroit de la mode de l’éthique nous voulions ici faire l’éloge de la réflexion éthique, en dire la nécessité comme d’une instance d’appel et de rappel. Que donc s’ouvrent des espaces où il soit possible de rappeler que c’est un homme.

 
[1]  Philippe Jaccottet, À  la lumière d’hiver, Paris, Gallimard, 1977, p. 12-13.
[2]  Idem.
[3]  Ibid., p. 45.