Du désir subjectif à la concertation possible

Fernando de Amorim est le fondateur d’une institution, la Consultation Publique de Psychanalyse, où des étudiants en psychologie donnent des consultations pouvant être gratuites aux personnes en détresse psychique et dont les moyens sont souvent trop bas pour accéder à de tels soins dans des structures traditionnelles. S’inspirant de cette expérience il écrit un texte qui dit son attachement à la République française et qui nous indique la possibilité de mettre en place des institutions solidaires au sein des lieux de soin.

Par : Fernando de Amorim, Psychothérapeute, Psychanalyste, fondateur de la Consultation Publique de Psychanalyse (9ème arrondissement de Paris) | Publié le : 24 Février 2016

La France en tant qu’idée n’est pas une République de couleur blanche, catholique, ou pays soumis au risque de l’envahisseur maure. Français, un citoyen n’est plus blanc, musulman, noir ou venu d’Anatolie. Il est français, un point c’est tout. S’il a une religion, il la pratique dans le respect de la tradition française : discrètement, sans étalage en place publique de sa croix, de sa Kippa, de son foulard. Comme me disait un jeune en colère et en voyant une dame recouverte de la tête au pied : « Carnaval s’est passé ! ». Kev Adams, récemment chez Laurent Ruquier, disait que son enfance lui manquait car à la récré, les enfants jouaient ensemble, sans distinction de religion et de couleur. Ce monde d’enfance est terminé pour nous tous, sauf pour les enfants d’aujourd’hui. C’est vers eux que nous devons diriger notre attention et les préparer pour le monde d’aujourd’hui, qui n’est ni plus beau ni plus laid que celui d’hier.
La France est une boussole pour le monde. La concentration dans une même géographie de l’homme soucieux du symbolique – la langue, la culture, le savoir-faire, la recherche d’une fin, du poli, de l’éduquer, du beau, du spirituel, du distingué, du génie, de l’affiné, du raffiné, de l’affinage – indique où se trouve la civilisation, que j’oppose radicalement au déchaînement des pulsions qui caractérise la barbarie.
La France en tant que boussole pour le monde signifie que l’histoire de la France indique comment devenir un peuple civilisé. C’est une responsabilité sociale comme une autre. Rien de plus. Et cela engage chaque citoyen. En évoquant la civilisation produite par notre République, je fais référence à son système social, à son éducation, à son système de santé. Depuis quelques années, c’est justement dans la destruction de l’organisation éducationnelle, culturelle et de santé qu’il est possible pour moi d’interpréter une haine de soi profonde, une haine de soi de nos dirigeants vis-à-vis du pays. Et « dirigeant » ici vise tout autant l’adulte qui est président de la République que le père et ou la mère de l’enfant déboussolé.

L’expérience de la Consultation Publique de Psychanalyse

Quand j’avais proposé la création de la Consultation Publique de Psychanalyse en 1991 à l’hôpital Avicenne (AP-HP), mon patron de l’époque, le professeur Loïc Guillevin, m’avait dit « Je ne connais rien de ta psychanalyse, mais je te fais confiance. ». Cette liberté, m’a permis de construire une consultation qui a commencé à alléger les demandes des patients dans les Centres Médico-Psychologiques. Une diminution tout à fait infime mais qui a apporté subjectivement des conséquences importantes. L’expérience menée à l’hôpital Avicenne tient la route encore aujourd’hui, pour quelles raisons, alors, ne pas l’élargir ? Pourquoi ne pas voir les bénéfices en termes d’expériences pour de jeunes psychothérapeutes et psychanalystes, si souvent dans le besoin d’un revenu complémentaire. Selon les jeunes qui m’entourent, l’expérience permise par la CPP leur donne une aisance dans la consultation et une expérience clinique que personne d’autre autour d’eux n’a pu acquérir par un autre moyen. En effet, sans fierté ni complaisance, je transmets à mes jeunes collaborateurs la clinique psychanalytique française selon les indications de mes maîtres, et avec mon style. Cette « formation » se déroule au Réseau pour la Psychanalyse à l’Hôpital, c’est un pari sur le désir de la jeunesse française.
Pendant des années, j’avais demandé un local pour que cette consultation publique puisse soutenir les patients économiquement et socialement défavorisés tout en permettant, dans le même temps, de former des étudiants en psychologie et en psychiatrie à la clinique et à la prise en charge des patients, en psychothérapie voire en psychanalyse. Cela n’a jamais été possible, et dans une sorte de règlement d’une dette symbolique que j’avais vis-à-vis des français – comme disait mon regretté ami Philippe Saffar, chirurgien, « la France a payé mes études de médecine », or, si je suis docteur aujourd’hui, ce sont les français qui ont payé mes études – j’ai acheté un local où les jeunes peuvent commencer à s’exercer à la clinique.
 Aujourd’hui ces jeunes gens sont devenus des dames et des messieurs diplômés, ayant une autonomie financière et une reconnaissance sociale. Pour l’année 2015, comme déjà évoqué plus haut, mon équipe composée de 15 personnes, a assuré 31 823 consultations, et ils ont fait un chiffre d’affaires de 748 576 euros. Ces personnes ne dépendent ni de subventions ni d’aucune autre forme d’aide de l’Etat pour vivre leur vie, ils payent leurs impôts et ont une satisfaction de voir le résultat de leur travail, de leurs efforts et de leurs études au quotidien. Ils sont français depuis six siècles ou depuis quelques années, des prénoms du terroir, du Sahara et d’au-delà. Ils montrent l’importance et la compétence des enseignants universitaires des facultés de psychologie et de médecine, de l’aide sociale française et ils mettent en valeur une psychanalyse française. 

Pour une concertation nationale.

Si nous voulons parler de concertation nationale, il est fondamental que les responsables des hôpitaux et des cliniques se mettent d’accord pour installer une consultation d’étudiants dans leurs locaux en leur prêtant ces locaux pour que les étudiants puissent recevoir des patients, payant un loyer au fur et à mesure qu’ils augmenteront leur clientèle. Il n’y a aucune raison qui justifie que nous ne puissions pas faire confiance à la jeunesse française. Ces mots viennent de quelqu’un qui depuis vingt-quatre ans fait confiance aux jeunes cliniciens, sans avoir eu à le regretter un seul instant. Ces derniers ont aussi besoin de cette expérience et de l’aide financière qui en découle 
C’est cette expérience de clinique publique de psychanalyse qu’il faut mettre en évidence, une expérience où le jeune va développer son expérience clinique avec son désir d’écouter quelqu’un qui est dans une détresse professionnelle, dans un rapport difficile avec la loi (justice), avec le savoir (éducation), avec la sécurité publique (agressivité, hallucinations, délire). La suite clinique est que ce quelqu’un va s’inscrire autrement dans le rapport avec la République, parce qu’il a eu un endroit, la CPP, où il est possible de parler de sa détresse.
Une concertation nationale, ça serait mettre en place un dispositif de prise en charge psychique des Français, à partir d’une structure où la consultation pourra être gratuite, et non pas d’emblée gratuite, dans une logique de misère et de misérabilisme et d’humiliation de l’être, comme pensent quelques dirigeants éloignés du monde quotidien. La valeur du soin et de l’accompagnement des Français doit partir d’une lecture du désir français, du désir de maintenir la cohésion républicaine et sociale, et cela passe par le désir subjectif. Nous ne pouvons pas faire l’économie d’un travail approfondi du désir des français, et cela se passe dans un rendez-vous intime avec son propre désir et avec un jeune qui sera dans l’avenir le représentant de la clinique française de santé mentale ou tout simplement le représentant de la République.
Il faut que nous puissions partir d’un principe d’équipe. La République ne peut pas fonctionner en déficit, et elle est déficitaire du point de vue subjectif, social, économique. Le bateau République est en train de prendre l’eau. Il faut que nous puissions dans une dynamique de débat, mettre en place des dispositifs concrets évaluables tous les ans. Comme cela est fait dans une entreprise qui avance. L’éthique consiste, pour l’homme, à maintenir la pulsion de mort dans son lit. La pulsion de mort est représentée ici par l’eau qui envahit la maison, les champs, emporte les hommes, corps et biens.

Texte proposé dans le cadre de l'Initiative Valeurs de la République, du soin et de l'accompagnement