Eugénisme : quelques repères

Retour sur l'histoire de la théorie eugéniste telle que formulée par Galton au XIXème siècle. Quelles formes revêt-elle, dans quel contexte historique et social s'inscrit-elle ?

Par : Jean-Paul Thomas, Professeur de philosophie | Publié le : 17 juin 2003

Texte extrait de La Lettre de l'Espace éthique HS n°2, Les tests génétique : grandeur et servitude. Ce numéro de la Lettre est disponible en intégralité en suivant le lien situé à la droite de la page.

Conférence donnée à l'Espace éthique le 26 février 1998

 

Une appréciation discutable

Pour aborder l'eugénisme, il me semble nécessaire de confronter les deux analyses qui se sont distinguées dans l'histoire des sciences.
Le problème majeur relève de la détermination même du terme. Ce mot a été inventé en 1883 par le biologiste Francis Galton, cousin de Darwin. La question reste de savoir si Galton a baptisé une doctrine qui préexistait ou s'il a simplement inventé un mot.

Si l'eugénisme est défini par la volonté d'améliorer l'humanité dans ses caractères transmissibles de générations aux suivantes, l'eugénisme existe depuis au moins 2500 ans. En effet, certains classiques y font références comme Campanella, Condorcet ou encore le fameux passage de La République, où Platon envisage de confier aux dirigeants de la Cité le soin de déterminer quelles sont les femmes qu'il faudra donner aux guerriers les plus valeureux afin d'obtenir une heureuse progéniture !

Pour ma part, je considère que Galton a voulu baptiser autre chose que l'eugénisme décrit dans la litttérature du XIX e siècle, car il l'a rattaché à l'oeuvre de Darwin. Cependant, ce rattachement reste discutable, insatisfaisant et non fondé. Pour lui, l'eugénisme se lit à livre ouvert dans le grand livre sur l'évolution des espèces de Darwin, publié en 1850. Cet aspect reste absolument fondamental pour connaître le véritable statut et le rôle de l'eugénisme dans la biologie scientifique. C'est à travers cette connaissance que l'on pourra comprendre le rôle que Galton a pu jouer en séduisant des Prix Nobel de médecine et de biologie.

Cette doctrine ne peut pourtant pas être située dans l'histoire des sciences, mais elle a réussi à s'y greffer de manière discutable. Aujourd'hui, les enjeux sont évidents, car ils sont liés à deux phénomènes. Dans un premier temps, on distingue les phénomènes d'ordre culturel et politique, notamment la possibilité d'interrompre des grossesses non désirées.

D'autres phénomènes sont liés à l'évolution des techniques médicales, notamment le diagnostic préimplantatoire. Dans le cadre de ces deux aspects des pratiques biomédicales, comment situer la question de l'eugénisme ?

Cela reste fort compliqué, car cet essor biologique a posé de nombreux problèmes éthiques. L'eugénisme fonctionne dès lors dans un schéma à deux niveaux : on est soit franchement pour, soit franchement contre. Tantôt l'eugénisme se distingue à propos de certaines techniques biomédicales, tantôt il devient l'horizon transversal de toutes les biotechnologies en stigmatisant une volonté de maîtrise technique sur l'être humain.

Il semblerait plus pertinent de différencier les divers problèmes, plutôt que de globaliser la problématique et, d'autre part, de ne pas considérer comme allant de soi, que l'appréciation des biotechnologies recoupe l'appréciation positive/négative de l'eugénisme.

 

Une doctrine construite

Cela étant, l'actualité reste marquée par l'opposition entre deux grands camps, l'un continuiste et l'autre discontinuiste.
Le premier, s'attache à penser que tout projet d'eugénisme a pour conséquence logique des crimes abominables dont ceux commis par les Nazis. Par conséquent, réformer ou réinventer un eugénisme séparatiste ou encore démocratique, serait stérile puisque l'on aboutirait invariablement à ces crimes abominables.

Le second courant, rarement représenté, a comme particularité la possibilité de séparer l'invention eugénique — étant une intention d'amélioration de l'espèce non nécessairement mauvaise — de certaines réalités. Ainsi, les deux camps se renvoient la balle avec, dans les deux cas, une méconnaissance de l'eugénisme dans sa consistance.

Mon livre dans la collection “Que sais-je ?” intitulé Les fondements de l'eugénisme, souligne le réductionnisme de l'eugénisme qui reste bel et bien une doctrine construite.
Une pseudo-cohérence se dessine et, au regard de cette cohérence apparente, les condamnations comme les approbations restent vraies. Si l'on voulait dresser un tableau ou un panorama sérieux de l'eugénisme, il faudrait envisager l'idée de celui-ci telle qu'il se manifeste sous ses différentes formes depuis près de 2000 ans. L'idéologie eugéniste, très darwiniste, s'exprime différemment selon les contextes nationaux. D'autre part, il faudrait évoquer les législations dans ce domaine, mais également les crimes commis qu'il faut sans cesse dénoncer publiquement en prenant conscience que dénoncer reste insuffisant, sans compréhension.

Un autre aspect de la réflexion relève de l'eugénisme actuel, étant entendu que la question de la dénomination pose problème. Il semble peu probable que ce terme soit utilisé à bon escient à propos de certaines techniques biomédicales. Il est nécessaire de reconstituer sa cohérence interne, afin de répondre à cette question. En effet, il ne suffit pas de s'en remettre à un tableau plus ou moins apocalyptique de ce qui est publiquement appelé eugénisme. Il paraît important
d'insister sur la constitution du noyau théorique de l'eugénisme par Galton, sans lequel on ne peut apprécier ce qui est réalisé aujourd'hui.
S'agissant de la construction de ce paradigme, on ne peut considérer Galton comme un pur idéologue, en considérant qu'il y a les scientifiques d'un côté et les idéologues de l'autre.

Alors que Darwin avait explicitement pris position contre l'eugénisme, il tenait son cousin en haute estime, s'appuyant sur ses connaissances lorsqu'il lui fallait résoudre des problèmes de calcul de probabilités. Il ne faut donc pas enfermer Galton dans un schéma qui en fait un pur idéologue. Il a sa place dans l'histoire des sciences et, en particulier, dans les rapprochements promis à un bel avenir du calcul des probabilités et de la biologie. Galton se tenait informé des calculs de probabilités et de leur usage en sciences. C'est en effet ce que l'on nomme la fameuse courbe de Gauss, connue par les littéraires par sa forme en chapeau de Napoléon. C'est de cette courbe dont il est souvent question dans des ouvrages récents, notamment ceux permettant de comparer le quotient intellectuel des enfants.

Par ce travail sur les statistiques, on apprécie à la fois la compétence scientifique et le détournement idéologique qui se noue dans l'oeuvre de Galton. Il s'est informé auprès du chercheur Quételet qui voulait fonder une physique sociale et une sociologie sur le modèle de la physique. Quételet distinguait les moyennes arithmétiques des vraies moyennes. Les moyennes arithmétiques ne correspondent pas à la réalité. En revanche, les vraies moyennes nous offrent, par une répétition des mesures, une répartition autour de la moyenne qui aura justement la forme d'une courbe de Gauss. Ce sont ces vraies moyennes qui intéressaient Quételet, car s'il existe une répartition d'un certain phénomène, sous la forme de variation autour de la moyenne se présentant sous la forme d'une courbe en cloche, cela signifie que l'on peut identifier une loi naturelle. Il cherchait à repérer de telles régularités dans sa discipline, afin de démontrer
l'obéissance d'un certain phénomène à une loi.

Galton a utilisé ce schéma en faisant passer des tests. Il a voulu apprécier l'intelligence d'un certain nombre de sujets et les résultats attribués à certaines épreuves pouvaient être répartis selon une courbe en cloche. Des causes constantes expliquent cette répartition et, par conséquent, une loi naturelle existe. Pour Galton, cette loi naturelle est héréditaire. On voit à la fois comment Galton a emprunté le calcul des probabilités de son temps et comment il l'a détourné dans un contexte héréditariste.

Pour Galton, seule une loi héréditaire est une loi naturelle. À l'inverse, l'intérêt de Quételet portait sur l'identification, dans le champ de la sociologie naissante, de ces mêmes régularités. Galton affecte la répartition des résultats des épreuves scolaires à l'hérédité du génie. C'est la naissance de l'eugénisme dans un contexte héréditariste, car il ne s'en remet qu'aux facteurs biologiques. La première caractéristique de la pensée de Galton reste un héréditarisme forcené, excluant tout rôle de l'environnement culturel.

 

Un réductionnisme biologique

Galton était-il raciste ? Les idées politiques de Galton se basaient sur la distinction de trois classes : les aristocrates (dont il estimait faire partie à titre de savant), les bourgeois et une populace un peu hargneuse et dangereuse. Il était loin d'être égalitariste. Il pensait qu'il fallait protéger tout le monde, mais certainement pas offrir les mêmes droits à tous. C'était un conservateur raciste, comme pouvait l'être un anglais de son milieu, en plein coeur du XIXe siècle. Car il n'y a rien d'extraordinaire, ni dans son racisme, ni dans sa pensée politique conservatrice. En revanche, le lien qui s'établit entre les deux est pour le moins étonnant.

Quelle est l'idée de Galton ? Il constate que certains réussissent socialement mieux que d'autres. Il existe donc une inégalité des réussites sociales. Cette inégalité ne s'explique pas par une organisation sociale discutable, mais par la transmission des qualités des génies de générations en génération.

Pour éviter qu'elles ne se perdent, il faut les associer entre elles afin que des lignées se constituent, c'est-à-dire que le même sang coule dans les veines des grandes lignées de musiciens, de juristes, etc. Au fond, l'idée fondamentale en filigrane de Galton est bien claire : le même sang ne coule pas dans les veines des gens appartenant à des classes sociales différentes.

De même que l'on a voulu substituer les problèmes moraux aux problèmes sociaux, Galton rabat les problèmes sociaux sur des données biologiques. Ce qui reste innovant chez Galton, ce n'est pas de penser que les noirs sont inférieurs aux blancs, mais de rabattre les phénomènes sociaux sur ceux qui relève du biologique. C'est toujours un racisme, mais différent des autres car il stigmatise les gens en fonction de critères biologiques. Le racisme ordinaire, quant à lui, associe à des différences superficielles, comme la différence de couleur de peau, des critères moraux et psychologiques.

L'eugénisme consiste à dire qu'il serait scientifiquement possible de découvrir que les gens qui sont apparemment identiques, sont biologiquement différents. Voilà en quoi la démarche de Galton prédispose au racisme, à l'eugénisme et à l'antisémitisme.

L'eugénisme, chez Galton, est un réductionnisme, dans le sens où il réduit les phénomènes sociaux à des phénomènes biologiques, notamment la division de la société en classes sociales. C'est un réductionnisme biologique.

Quelle est sa motivation ? De toute évidence, elle est politique car cette construction reste une justification de ses convictions politiques conservatrices. Néanmoins, cette motivation de l'eugénisme ne suffit pas. Elle s'allie à une autre, religieuse ou antireligieuse. Cet aspect est particulièrement intéressant car il éclaire certains comportements contemporains.

De formation anglicane, Galton prend conscience par ses voyages de la relativité des convictions religieuses.
Plus attaché aux convictions de son enfance, il considère pourtant, que les beautés de la nature sont l'oeuvre d'un être transcendant.
Puis, à la lecture de Darwin, il s'aperçoit de la merveilleuse adaptation des êtres vivants à leur environnement et à celle non moins merveilleuse, des organes à la totalité de l'organisme. Dès lors, il n'était plus nécessaire de faire intervenir Dieu. Darwin lui a fait prendre conscience des petites variations aléatoires sélectionnées : dans un environnement donné, elles étaient avantageuses pour ceux qui en étaient porteurs.

Galton a été émancipé par la lecture de Darwin. Il situe sa réflexion dans une perspective scientifique, ce qui consiste à expliquer les phénomènes naturels par d'autres, sans faire intervenir des considérations surnaturelles. Pour lui, il faut rapporter les facultés du psychisme humain à ses bases physiologiques, sans quoi, on s'en remet à l'étude de la psyché, c'est-à-dire,
de l'âme, ce qui relève de la théologie.
C'est pour cela que l'ordre culturel est compris dans la logique scientiste de Galton : il n'y a pas une tripartition avec ce qui relèverait du biologique, du psychologique et du social, et le surnaturel.

En expliquant l'ensemble de l'être humain par ses bases biologiques, on accède à la vérité, sinon on revient subrepticement à l'aspect religieux. Voilà ce que l'on pourrait appeler la motivation antireligieuse de l'eugénisme.

 

Eugénisme positif, eugénisme négatif

La question de la portée critique de la sélection naturelle, permet de rendre compte de l'adaptation des êtres vivants à leur milieu, sans faire intervenir le saint des saints. Quelle est sa portée positive ?

L'eugénisme négatif vise à améliorer une espèce en freinant la reproduction de souches réputées insatisfaisantes.
L'eugénisme positif est animé de la volonté d'assurer une meilleure reproduction des souches les plus satisfaisantes.

Comment alors construire un tel système, à partir de la sélection naturelle ? Pour ce faire, il est nécessaire de définir ce qu'est l'eugénisme.
Il s'agit d'une sélection artificielle, destinée à restaurer le libre jeu de la sélection naturelle.
Cela suppose deux opérations. Il faut admettre que la sélection naturelle constitue un progrès. Chez Darwin, ce n'est pas le cas, car son système de double causalité avec, d'une part, la variation aléatoire et, d'autre part, la sélection naturelle interdit et exclut cette idée. Il faut donc faire subir à la doctrine de Darwin une sorte de torsion à étapes. La première consistant à faire de la loi de l'évolution, une loi linéaire et non plus un déploiement arborescent.

La deuxième étape consiste à considérer que l'évolution n'est pas seulement une succession de stades, mais l'idée qu'ils évoluent dans une direction souhaitable.

La troisième argumentation se base sur l'hypothèse que l'homme est au sommet de ce processus évolutif. Il faut donc commencer par jouer sur certaines ambiguïtés résiduelles de Darwin, pour faire valoir que la sélection naturelle est une loi qui va dans la bonne direction, puisqu'elle constitue un progrès. Si la sélection naturelle, d'une part, est une loi naturelle statutaire, pourquoi prétendre agir? Si la sélection naturelle améliore l'homme, pourquoi vouloir encore l'améliorer ?
Pour Galton, la sélection naturelle est certes une bonne chose, mais les règles sociales actuelles lui interdisent de bien jouer son rôle.
Par conséquent, il faut intervenir pour rétablir le libre jeu de cette sélection.

On note la contradiction dans laquelle s'empêtre l'eugénisme, à savoir que dans un premier temps, il faut minorer le rôle des règles sociales, ce qui correspond au mouvement de biologisation des phénomènes sociaux. Mais en même temps, si l'on admet que la sélection naturelle ne joue plus son rôle car certaines règles sociales y font obstacle, cela signifie implicitement que l'on reconnaît qu'elles exercent bien un certain rôle. Par conséquent, on est amené à réhabiliter, dans un second temps, ce que l'on avait minoré dans un premier.

Cette opération est le noeud de la contradiction interne de l'eugénisme. L'eugénisme s'est constitué, non pas dans le cadre d'une idéologie du progrès mais dans celui où l'on tente de remédier à une décadence supposée. En considérant les différentes figures nationales de l'eugénisme, on constate qu'il s'agit, à chaque fois, de lutter contre une décadence et de se défendre contre une menace supposée.

Dans le cadre de l'eugénisme, tel qu'il est fondé en Grande-Bretagne, la menace est représentée par les classes laborieuses, jugées dangereuses. Il s'agit de se défendre contre ces classes qui se reproduisent très rapidement alors que les génies, de façon déplorable, ne se marient ni ne se reproduisent !

A chaque fois, l'eugénisme est une doctrine défensive qui s'inscrit dans la décadence.