Faire vivre les valeurs du soin

"L’expérience d’infirmière m’a montré l’importance des valeurs telles que le respect et le souci de l’autre, patient ou proche. L’attention que l’on porte à une personne atteinte dans sa chair, son histoire, son devenir, formule la possibilité d’une présence. Cette disponibilité du soignant est perceptible dans sa manière de parler, le ton de sa voix et les mots qu’il utilise pour expliquer, rassurer."

Par : Marie-Claude Vallejo, Cadre de santé, CHU de Toulouse, doctorante au Département de recherche éthique, université Paris Sud, auteure de Une approche philosophique du soin. L’éthique au cœur des petites choses, éditions érès | Publié le : 15 Décembre 2015

Les évènements de janvier et de novembre 2015 ont non seulement ébranlé les valeurs fondatrices de notre République, mais ont aussi atteint par leur violence les fondements mêmes de notre humanité ; questionnant radicalement ce que nous partageons comme humains. L’expérience du soin se fait au-delà de la République elle-même, c’est à ce titre qu’elle peut participer à sa refondation. En effet, les valeurs de la République s’expriment d’abord à un niveau humain au cœur de nos institutions par le métier que nous exerçons.
 

L’expérience fondatrice du soin

L’expérience intime que le soignant fait de la vulnérabilité plonge ce dernier au cœur de ce qu’est l’humanité et le vivant.
Le soignant mesure que la vie est faite d’automatismes. Ce dernier prend conscience que nous respirons, sans y penser ; que c’est lorsque la respiration devient difficile, qu’il faut penser à chaque mouvement de la cage thoracique, chercher la commande de ses propres muscles jusque-là muets et les mobiliser pour amener l’air jusqu’aux poumons. C’est lorsque l’on manque de souffle que l’on s’aperçoit de sa nécessité.
C’est face à la maladie que nous prenons conscience de ce que nous faisions jusqu’alors sans y accorder de temps, d’énergie ou de force, sans y penser. C’est souvent comme cela. C’est quand l’autre n’est plus là qu’il nous manque.
 
Le soignant fait aussi l’expérience de tous nos acquis, de notre richesse, de nos valeurs. La sidération, la colère, une perception très vive de ce qui est vulnérable, la vie, la jeunesse, la liberté, le respect de chacun, l’humanité. Les soignants s’affairent à réparer, les corps déchiquetés, écrasés de douleur, anéantis par l’absurdité d’hommes ayant définitivement coupé le fil de leur humanité. Par cette mise en scène désincarnée, décharnée, on a repris conscience de la vie, de la jeunesse, on a senti battre les cœurs, leur cœur avant qu’il ne s’arrête. L’émotion a diffusé de corps en corps, d’esprit en esprit, une forme de lien historique a pris racine en chacun de nous, contemporains.
 

L’expérience des valeurs et la valeur de l’expérience

Les valeurs prennent donc un sens nouveau, elles se découvrent au fil des expériences humaines. Si la socialisation primaire est essentielle, l’exercice professionnel, dans un deuxième temps, est l’opportunité de faire vivre, de donner du sens à nos valeurs. Les situations de soins, complexes et singulières, permettent d’acquérir une expérience pratique et morale des valeurs que l’on souhaite acter. Les valeurs sont ainsi ciselées et intégrées, devenant plus lisibles et plus affirmées au fil du temps. La rencontre avec l’autre permet de mesurer sa propre capacité à traduire ces valeurs dans chacune de ses actions.
 
L’expérience d’infirmière m’a montré l’importance des valeurs telles que le respect et le souci de l’autre, patient ou proche. L’attention que l’on porte à une personne atteinte dans sa chair, son histoire, son devenir, formule la possibilité d’une présence. Cette disponibilité du soignant est perceptible dans sa manière de parler, le ton de sa voix et les mots qu’il utilise pour expliquer, rassurer. La disponibilité du soignant laisse entrevoir la possibilité d’une présence. Elle laisse à l’autre, la possibilité d’appeler et pour le soignant la possibilité d’être appelé et de répondre. Le patient doit pouvoir compter sur la fiabilité et l’honnêteté de cette promesse. À partir de cette parole fiable, la confiance peut s’installer.
La spécialisation en anesthésie a confirmé la nécessité d’accorder autant de poids à la relation qu’à l’aspect technique du métier dont l’exclusivité de compétence est reconnue et intégrée aux règles professionnelles. J’ai compris là, que la manière d’habiter une fonction est essentielle pour défendre une certaine idée du métier ainsi que la reconnaissance qui peut en découler. Responsabilité, sécurité, protection, autonomie, écoute, compréhension et réajustement aux situations, sont autant de valeurs portées qui confèrent au métier, crédibilité et reconnaissance.
 
Cadre de santé, j’ai abordé différemment le soin. Compétence, humilité, sens des responsabilités, congruence, montrent que la notion d’exemplarité est essentielle afin de  faire vivre les valeurs du soin. Fonder les organisations sur une philosophie du soin portée par des valeurs affirmées, expliquées et partagées demande volonté, écoute, pédagogie et vigilance de tous les instants, pour soi-même d’abord, pour son équipe et toujours au bénéfice des patients. Les valeurs de respect, mais aussi d’exigence doivent d’abord s’exprimer au sein de l’équipe pour pouvoir être déclinées dans le soin au quotidien.  Développer une culture du questionnement pour interroger et améliorer les pratiques est un défi majeur. J’ai compris aussi que l’essentiel est dans l’invisible du soin quand le cadre institutionnel et procédurier s’absente et la vertu persiste, quand la confiance existe. Les valeurs n’ont pas d’ancrage dans l’autorité, ni dans les certitudes. Les valeurs s’arriment dans le collectif, dans l’exemple que donnent les responsables médicaux et paramédicaux, qui guident et accompagnent les équipes pour les faire grandir.
 
L’expérience de la coordination hospitalière des prélèvements d’organes et de tissus, a confirmé la place déterminante des valeurs. Cette activité ne peut exister sans un souci moral et des valeurs fortes. Humanité, justice, présence, écoute et respect des choix exprimés. La mission repose sur la manière d’incarner ces valeurs face à une famille qui doit dans un temps très court accepter l’injustice d’une situation et se faire l’écho d’une réponse assumée car présumée. La mission tient à la réussite d’une rencontre portée par les valeurs.
 
Aujourd’hui cadre formateur auprès des futurs cadres de santé, l’enjeu est encore différent. Il s’agit du temps de la transmission. Transmettre l’importance de la proximité des réalités du soin, connaissance, compréhension et analyse des situations, responsabilité, engagement, respect des différences, travail en collaboration, humilité et ambition. Développer les savoirs, la réflexion, à partir des situations vécues permet de mobiliser les valeurs qui les sous-tendent.
 
 

Dans l’entre-deux du soin

Ces différentes approches du soin au travers des expériences, sur le terrain du soin et de la pédagogie, formulent la nécessité d’accueillirprotéger, prendre soin, faire grandir les professionnels ; accueillir, protéger, prendre soin des patients. Les valeurs sont des références, à la fois intemporelles et éphémères, elles offrent une certaine permanence qui autorise les évolutions les plus créatives.
 
Les attentats de janvier ont ravivé les douleurs et les atrocités de l’histoire. L’histoire, notre histoire, est un bien commun dont chacun se nourrit et s’instruit. L’histoire collective renvoie aux fondements de la communauté humaine et c’est bien la communauté humaine dans ses principes démocratiques qui a été touchée. Les valeurs qui sous-tendent le soin ne sont pas prescrites mais en sont constitutives. Elles sont intégrées, incorporées de telle sorte qu’elles sont mobilisées dans l’instant présent dans l’entre-deux du soin.
Dans chacune de nos actions, au-delà de nous-mêmes, et c’est bien le plus fondamental, nous engageons et représentons un métier, l’institution, le service public. Il convient que chacun dans ses actions fasse vivre les valeurs du soin en ayant intégré ce lien d’interdépendance, ce bien commun.