Léa : ma petite fille morte à cinq mois de grossesse

" Je ne venais pas lui faire mes adieux mais la rencontrer réellement. Je venais aussi pour réparer. Réparer l'accueil que je n'ai pas su lui faire à sa naissance. Réparer aussi l'adieu que je n'ai pas osé lui faire au cimetière la première fois. Et je venais pour profiter de ce moment inespéré. Profiter au maximum, sans être parasitée par la souffrance comme 4 ans plus tôt, ni par la peur, ni par la préoccupation de préserver les autres."

Par : Elizabeth Baron, Parent ayant perdu un enfant, bénévole, association Vivre son Deuil Nord-Pas-de-Calais | Publié le : 17 Novembre 2005

Texte extrait du dossier thématique de 2005 « Face à la mort périnatale et au deuil : d’autres enjeux », disponible en intégralité en suivant le lien situé à la droite de la page.

Extrait de La mort d’un enfant, sous la direction de Michel Hanus, Paris, Espace éthique/Vuibert

 

Un manque de reconnaissance

En 1999, mon premier bébé, une fille, est mort dans mon ventre à 5 mois de grossesse. Quand je l’ai appris, ça a été un choc énorme et quasi immédiatement j’ai eu une réaction de rejet : je ne voulais pas la voir, pas lui donner de prénom, je ne voulais plus en entendre parler…..
Heureusement, soutenue et accompagnée par les soignants, j’ai osé la rencontrer le lendemain de l’accouchement. Même si, à l’époque, elle n’existait pas pour l’état civil, nous lui avons donné un prénom : Léa. Cette absence de reconnaissance légale ne m’a pas pesée alors d’autant que Léa a pu être inhumée au cimetière de Lille, dans une des concessions que la municipalité met gratuitement (et pour 5 ans) à disposition des bébés partis trop tôt pour être reconnus.
Ce problème de non reconnaissance ne m’a jamais dérangé la première année. Trop engluée dans ma souffrance, cela me paraissait un détail sans importance….
Mais, 13 mois après, à la naissance de Télio, son petit frère, cela m’est revenu en pleine face : il fallait le reconnaître et le déclarer à l’état civil en tant que premier enfant, alors qu’il était le second. Et ce faisant, cela revenait à nier l’existence de Léa, alors même que son absence me faisait encore tant souffrir. Cela a été tellement dur pour moi que je n’ai pu déclarer Télio qu’à l’extrême limite du délai légal. Je me refusais en effet à apposer ma signature (et donc donner mon accord) au bas de l’acte d’état- civil qui considérait Télio comme notre premier enfant.

Puis la vie a continué. Télio a eu une petite sœur, Loréna, née 3 ans et demie après le décès de Léa.
Quant à Léa, nous arrivions doucement à l’échéance des 5 ans, terme de la concession allouée gratuitement par la ville de Lille.
C’était sans importance puisque dans ma tête, au terme de 5 ans il suffisait d’acheter la concession. Ce que je ne savais pas c’est que cette concession devait être libérée pour être attribuée à d’autres….
Aussi le choc a de nouveau été énorme lorsque, munie de mon carnet de chèque, je suis allée renouveler la concession et que l’on m’a appris que c’était tout simplement impossible. Je pouvais bien acheter une concession mais pas celle-là et donc dans tous les cas je ne pouvais RIEN faire pour éviter que le corps de mon bébé ne soit déplacé.
Je suis ressortie du cimetière anéantie, sans pouvoir demander davantage de renseignements. Replongée dans un état similaire à celui qui a suivi le décès de Léa, je revivais les mêmes sensations physiques avec des douleurs au ventre très fortes, des crises de désespoirs et j’en passe….
Penser que l’on allait la bouger était quelque chose d’insoutenable. J’avais en moi des images atroces de squelette éparpillé et je ne voulais pas me confronter à la réalité de ce qu’était devenu le corps de mon bébé. Cette annonce m’y forçait.
Il m’a fallu plusieurs étapes pour accomplir les démarches nécessaires à mon besoin d’information. Il me fallait en effet chaque fois plusieurs jours pour me remettre d’une information nouvelle.
J’étais certaine d’une chose : il fallait éviter le pire et le pire je ne le connais pas : je n’ai pas eu le courage de demander ce qui se passerait si je ne faisais aucune démarche. Ce qui était difficilement supportable pour moi était de la déplacer mais puisque j’y étais obligée, la distance ensuite importait peu. J’ai donc décidé de trouver du positif dans cette histoire et de « profiter » de l’occasion que l’on me donnait pour la rapprocher de mon domicile. Comme je n’habite pas Lille, il fallait donc que je me renseigne auprès de ma municipalité.

Cesser d’espérer

Je n’y suis allée que lorsque j’étais, du moins je le croyais, prête psychologiquement, redoutant bien sûr que son absence d’état civil ne soit un obstacle infranchissable à son changement de ville…..
A la mairie de mon domicile j’ai tout d’abord rencontré quelqu’un de compréhensif.
J'ai bien expliqué mon cas, en précisant tout de suite que Léa n'avait pas d'état civil puisque mort-née à 5 mois de grossesse en 1999 (et que c'est pour cela qu'elle était dans une concession à Lille, etc.). Une fois que j'explique tout, l’employée de mairie me dit que Léa peut être inhumée dans le cimetière de la ville mais il faut produire un justificatif de domiciliation et l'acte de décès de Léa. Je lui rappelle qu’elle n'a pas d'acte de décès et je répète pourquoi. Très gentille la dame me dit « ce n'est rien, on se débrouillera avec votre livret de famille », ce à quoi je réponds : « Mais puisque je vous dis qu'elle ne figure pas sur notre livret de famille puisqu'elle n'a pas d'état civil !... ».Très conciliante la dame me demande alors le papier attestant que j'ai acheté une concession à Lille. C'est une histoire de fou, me voilà obligée de répéter que si j'avais pu acheter une concession je ne la changerais pas maintenant de place et donc je n'ai rien puisque c'est gratuit et que parce que c'est gratuit me voilà obligée de la bouger. Là elle me dit : « Ah oui c'est vrai vous me l'avez déjà expliqué. » Là dessus elle ne voit vraiment pas ce qu'elle peut faire, et elle appelle un collègue.
Je répète toute l'histoire et à son tour, cet homme me repose les mêmes questions : « Vous avez bien un acte de décès ?" », puis livret de famille etc. Finalement il me dit : « Ben, vous avez bien gardé quelque chose ? » Et là j'ai réalisé qu'ils ne comprenaient pas du tout le problème. Ils ont cru que dans mon désespoir, j'avais jeté tous les papiers concernant Léa. … Finalement ils m’ont promis de se débrouiller avec le certificat d'accouchement délivré par la maternité.
Et puis le fonctionnaire municipal qui était arrivé après me dit : « M'enfin pourquoi vous voulez la bouger maintenant ? Au bout de 4 ans en plus ? Vous savez, faut voir l'état du cercueil ; en plus ces petits cercueils blancs ils ne tiennent pas (j'ai pensé « en plus ce n'est même pas un petit cercueil blanc »), faut vraiment voir l'état, et en plus ça va vous coûter cher parce que vous devrez passer par les pompes funèbres pour le transport… ! »
Il était temps que ça se termine. J'avais beau m’être préparée psychologiquement, je n'étais pas arrivée à la voiture que j'étais déjà en pleurs. Cet homme venait de dire tout haut ce que je redoutais.
Cette réflexion m'a complétement effondrée : je me suis dit qu’il devait avoir raison et qu’il fallait que j’arrête d’espérer que le cercueil soit dans un état correct….
Après mon passage à la mairie je n’ai plus eu que des images terribles en moi, j’imaginais que toute ma vie je me demanderais si on n’avait pas éparpillé ma fille : si on n’avait pas laissé une partie d’elle à Lille, emportant le reste à Villeneuve d’Ascq…

J'avais envie d'aller me renseigner auprès des pompes funèbres (enfin continuer dans "les formalités") mais je n'étais déjà plus en état. J’ai dû attendre plusieurs jours afin de « m’en remettre ».
En même temps, pour moi il était devenu urgent de régler la situation car je ne voulais plus me faire de fausses illusions. Si cela devait être horrible je préférais le savoir tout de suite pour m'y préparer. En fait j'ai eu l'impression de passer par les mêmes étapes qu'à la mort de Léa : tant qu'on n'était pas arrivé à la date théorique de fin de grossesse je me réfugiais sans cesse dans l'espoir qu'elle viendrait peut-être quand même, que c'était trop horrible pour être vrai. Là c'était pareil : tant que ça ne serait pas fait je continuerais d'espérer que le cercueil puisse être en bon état (et donc m’autoriser à penser qu'elle aussi est "en bon état").

Quatre ans après son décès, je repassais par le même état, en tout cas physiquement aussi mal, mais avec cette énorme différence que je savais que je m’en sortirais et qu'après cela il y aurait forcément du mieux.
Une autre différence très importante a été de ne pas vivre cela dans la solitude. J’ai pu en parler avec Maryse Dumoulin, au groupe de parole, avec des mamans endeuillées devenues depuis des amies très proches. Je me suis sentie comprise et reconnue dans ma souffrance. Parce toutes, chacune à sa manière, ont su me rassurer et m’accompagner j’ai finalement réussi à envisager cela comme une étape supplémentaire dans le cheminement du deuil, étape qui aurait forcément des aspects positifs (à ce moment-là, je pensais uniquement à la proximité de la tombe).

Retrouver un temps de sérénité

Les jours passants, lorsque j’ai réussi à reprendre un peu le dessus, je me suis renseignée enfin chez les pompes funèbres puisque j’étais obligée de recourir à leurs service. Je voulais savoir comment ça se passe habituellement.
Mais il me fallait résoudre un problème qui paraissait insoluble car il n’était pas question de me rajouter des regrets supplémentaires.
En effet, les professionnels du funéraires me déconseillaient d’assister à l’exhumation. Ils me disaient que ce serait traumatisant et j’en étais moi-même persuadée.
Mais comment vivre ensuite avec le regret de n’avoir pas été présente à ce moment si important de son parcours ? Et comment avoir la certitude que c’est bien elle qui a été déplacée (je comparerais cela avec le besoin de voir l’enfant mort pour être convaincue qu’il est bien mort) ?
Mais en même temps, si je suis présente, comment vivre avec les images traumatisantes de ce qui reste d’elle alors qu’il m’a fallu tant de temps pour me convaincre qu’elle était bien là où elle était….
Ce problème a été résolu très facilement lorsque j’en ai parlé à Maryse Dumoulin : elle m’a tout de suite proposé d’être présente et de ne pas regarder. C’était simple mais j’étais dans une impasse et je ne pouvais pas y penser.

Une fois cet obstacle levé, je pouvais enfin penser à la seconde partie : l’inhumation qui suivrait.
J’ai quand même dû me faire violence pour oser exprimer mes souhaits quant au déroulement de cette seconde inhumation (ce qui n’est déjà pas courant en soi). Après avoir obtenu la certitude qu’elle aurait un nouveau cercueil, l’idée ne m’a plus quitté de profiter de ce moment pour rattraper ce qui n’avait pu être fait à l’époque.
J’étais fermement décidée à ne pas répéter les erreurs commises lors de sa naissance et lors de son enterrement. J’ai en effet longtemps souffert de ne pas avoir osé la prendre dans mes bras à sa naissance. J’avais raté son arrivée mais aussi son départ puisque je n’avais pas osé non plus porter son cercueil dans le cimetière malgré l’envie terrible que j’avais eu de le faire. À ce moment-là j’avais souhaité épargner les rares personnes présentes ce jour-là. Je ne voulais pas les inquiéter sur mon état…. Mais depuis 4 ans c’était moi qui vivait avec ces regrets et c’était moi qui en souffrait et puisqu’il me fallait accomplir de nouveau ce rituel, cette fois-je comptais bien ne pas me faire souffrir davantage.

J’ai donc insisté auprès des pompes funèbres sur l’importance de ce moment pour moi et sur le fait que je voulais profiter de l’occasion pour la tenir longuement dans mes bras. Je ne voulais absolument pas compter mon temps (cette fois ce serait bien la dernière fois que je la serrerais dans mes bras et j’en étais trop consciente). J’ai exprimé aussi le souhait de la porter moi-même dans le cimetière. Ils ont été extraordinairement compréhensifs, allant même jusqu’à me proposer de faire tout cela en deux temps bien distincts : l’exhumation le matin et l’inhumation dans l’après-midi.
Ils ont aussi proposé de mettre gratuitement à ma disposition un salon funéraire pendant ce laps de temps afin que je puisse partager avec elle les moments d’intimité dont j’ai toujours rêvé.
C’est donc avec davantage de sérénité que j’ai fini par envisager ce changement. D’autant que j’ai bénéficié de beaucoup de soutien de la part des rares personnes à qui j’ai choisi de le raconter. Je n’ai pas abordé ce moment seule : j’ai été accompagnée tant par la pensée que physiquement et cela m’a beaucoup réconforté.

Le jour fatidique est arrivé : pour la première fois depuis longtemps j'ai bien dormi dans la nuit qui a précédé. Comme si à ce stade, effectivement je ne pouvais plus rien arrêter....
En me levant j'ai eu une terrible pensée ("pourvu que les coups de pelle ne la blessent pas !") et j'ai essayé de penser à autre chose.
J'ai finalement décidé d'y aller en métro, vu le nombre de fois où j'ai manqué de peu de provoquer un accident de voiture depuis le début des démarches concernant Léa…
J'ai donc pris le bus puis le métro avec mon doudou dans les bras. Ce doudou avec lequel j’ai dormi plus d’une semaine, pour qu'il s'imprègne de mon odeur, de mes baisers, de mes caresses. Quand j'ai expliqué à mon compagnon pourquoi je dormais avec ce doudou, j'ai quand même remarqué que lui aussi l'avait pris un long moment et l’avait embrassé ... pour Léa.
Plus le métro me rapprochait du cimetière plus je serrais son doudou contre moi.
J'avais prévu une marge pour être sûre d'être à l'heure et j'ai été très heureuse de voir que le cimetière était déjà ouvert. Je suis donc allée une dernière fois pour elle dans ce cimetière et lui ai expliqué tranquillement ce qui allait lui arriver (et là j'ai su lui demander pardon pour cela).
Et puis à l'entrée principale, Maryse Dumoulin et Anne Sylvie Valat (l’obstétricienne) étaient déjà là. Premier soulagement de ne pas devoir attendre seule...
Marie-Claude (qui travaille à l’administration de l’hôpital) nous a rejoints un peu plus tard et sous un magnifique soleil qui présageait beaucoup de bonnes choses, nous avons pris la même route que la première fois, lorsque je suivais le corbillard qui la portait ....

Dans les bras une dernière fois

En arrivant près de sa tombe, ça a été un peu dur car ils avaient déjà commencé et le son des coups de pelles a réveillée ma crainte du matin... Mais on ne peut pas faire autrement et j'ai bien apprécié d'être accompagnée pour essayer de ne plus entendre ces coups de pelle… C'était tout sauf traumatisant. On était près d'elle mais de petits sapins cachaient précisément l'endroit où elle était. Je n'ai donc rien vu tout en étant là, tout proche. C'est ce qui me convenait. Je ne pouvais pas rêver mieux ! Si, il y a pourtant eu mieux ! La très bonne surprise d'entendre que le cercueil était intact, et j'en ai ressenti un profond soulagement. J'ai presque eu envie d'aller le voir, mais je me suis dit qu'il valait mieux en rester là... J’ai enfin lâché son doudou pour qu’il puisse aller la rejoindre…..
C'est donc son cercueil qu'ils ont mis dans un nouveau cercueil (qui de ce fait était plus grand que ce que j'aurais souhaité).
Ensuite conformément à mes souhaits, je l'ai accompagnée du cimetière jusqu'au salon funéraire où nous sommes restées ensemble toute la matinée.
Dans le corbillard, j'ai dû réconforter le pauvre homme à qui on avait demandé d'effectuer "l'opération" et qui était fâché parce que « ce genre de trucs ça tombe toujours sur les mêmes, ceux qui ont du tact… » Lui, ça lui cassait sa journée. Il aurait préféré intervenir en fin de journée parce que les enfants ça lui fait vraiment quelque chose !
Cet homme m'a fait là un très beau cadeau ! Pour la première fois, je crois, quelqu'un que je ne connaissais absolument pas ne me sort pas l'habituelle bêtise que l’on dit concernant la mort d’un bébé : « Il vaut mieux tout de suite à la naissance que plus tard ! » Cet homme qui travaille tous les jours avec des morts était bouleversé par le destin de ma petite Léa. Et ça, ça m'a beaucoup touchée.
J'ai beaucoup apprécié l'échange que nous avons eu sur la route, mais visiblement je n'ai pas réussi à le rassurer suffisamment sur mon état parce qu'il ne voulait absolument pas que je puisse le voir mettre Léa dans le salon funéraire, ni me laisser seule dans la salle d'attente. Il était paniqué malgré mes « je vous assure ça va très bien… ». moi, j'étais impatiente de la prendre dans mes bras et je ne pensais qu'à ça.

Lorsque j'ai pu enfin entrer dans le salon funéraire, j'ai été un peu choquée de voir son cercueil ainsi posé, entouré de 2 bougies, avec un encensoir à côté. Je me suis dit « ça fait morbide ». Je n'ai pas réalisé tout de suite que ma réflexion était déplacée et que c'était bien qu'ils l'aient traitée comme ils le font pour les autres. En fait, mes attentes n'étaient pas celles de tout le monde car j'attendais beaucoup de ce moment-là !
Je ne venais pas lui faire mes adieux mais la rencontrer réellement.
Je venais aussi pour réparer. Réparer l'accueil que je n'ai pas su lui faire à sa naissance. Réparer aussi l'adieu que je n'ai pas osé lui faire au cimetière la première fois.
Et je venais pour profiter de ce moment inespéré. Profiter au maximum, sans être parasitée par la souffrance comme 4 ans plus tôt, ni par la peur, ni par la préoccupation de préserver les autres.
Bien évidemment elle n'est pas restée une minute de plus posée là où elle était...
Je l'ai prise dans mes bras et l'ai embrassée, embrassée, embrassée, embrassée encore et encore !
Je l'ai aussi caressée très longtemps.
J'avais plein de choses à lui dire, mais très vite j'ai senti que mes paroles polluaient ce moment si précieux. J’avais l’habitude de lui parler et je pouvais le faire sans qu’elle soit dans mes bras. Par contre il était nécessaire de profiter au mieux de cet instant unique.
Et c'était encore bien plus fort sans parole, sans rien….
J'ai passé ainsi la matinée à la bercer, l'embrasser, la caresser. Je voulais rester jusqu'à en avoir une crampe aux bras. Mais je me rends compte maintenant que la crampe ne serait jamais venue. Mes bras savaient qu'il fallait en profiter....
Je n'avais pas la notion du temps mais j'avais promis aux enfants d'être là pour déjeuner. Alors à midi j'ai été obligée de partir...
Mais le départ n'a pas été dur. J'avais eu ce que je voulais et je savais que je l'aurais encore dans les bras une dernière fois.
J'ai donc repris le métro et je me sentais heureuse. Extrêmement heureuse. J'ai essayé de retrouver les moments de ma vie où j'ai ressenti un tel bonheur et je n'ai trouvé de comparable que deux moments très forts eux aussi : la naissance de son frère et celle de sa sœur. Mais je crois que réellement le ressenti était exactement le même pour la naissance de Loréna. Il y avait autant de larmes de joie et de peine quand j'ai pris Léa dans mes bras ce matin-là que lorsque j'ai vu que le bébé qui était sur moi, 16 mois plus tôt, était une fille. 3 ans après Léa, j’avais été capable de mettre au monde une petite fille vivante. Je pouvais alors enfin admettre que la mort de Léa n’était qu’accidentelle et que je n’y étais pour rien. J'ai pleuré de joie pendant deux heures le 26 février 2003 (naissance de Loréna) et le 8 juin 2004 (quand j’ai tenu le cercueil de Léa dans mes bras). C'est difficile à expliquer mais c'est comparable !
Ce grand bonheur mêlé de cette peine de savoir ce qui ne sera jamais.... Un immense bonheur enfin délivré de la culpabilité !

Évidemment quand je suis rentrée chez moi c'était un peu le choc : mes parents et mon compagnon avaient la mine de circonstance, je suppose. Mais moi j'étais très heureuse et j'ai vraiment pensé « pourquoi ont-ils une tête d'enterrement ? »"
J'étais extrêmement heureuse grâce à ce moment passé avec elle, heureuse aussi parce que cette fois elle était vraiment entourée par ceux qui étaient présents mais aussi par les pensées de ceux qui ne pouvaient venir. La plupart des amis qui venaient à l’inhumation sont venus avant à la maison et nous avons pu déjeuner ensemble dans une ambiance pas triste du tout.
Arrivés au cimetière, le corbillard était déjà là. Trois employés des pompes funèbres étaient présents. Je l’ai vraiment apprécié comme une marque de reconnaissance envers Léa. Une personne seule aurait pu suffire pour porter son cercueil. Il n’était pas nécessaire d’être si nombreux. S’ils étaient trois c’est donc bien qu’elle COMPTE autant qu’un autre. Je me suis sentie fière que tant de monde soit là pour elle. J’étais heureuse pour elle.

La lettre

Bien que j’ai beaucoup insisté à propos de mon souhait de la porter, j’ai de nouveau dû assurer les employés des pompes funèbres que je pouvais la porter à moi seule. Ils ont encore hésité, mais c’était trop important pour moi et cette fois je savais le prix que je paierais si je n’accomplissais pas mes souhaits. Et j’ai enfin pu la porter dans mes bras dans le cimetière, suivant le chemin qu'ensuite nous emprunterions pour aller la voir.
Arrivé près de l’emplacement qui est le sien, je l’ai présentée à Télio et Loréna, son frère et sa sœur. J'ai été très heureuse du contact entre eux trois. Télio (3 ans) lui a fait un gros câlin, se couchant pratiquement sur le cercueil. Il lui a fait des bisous et lui a dit qu’il l’aimait. C’était d’autant plus émouvant que je ne m’attendais même pas à ce qu’il éprouve quelque chose pour cette sœur qu’il n’a jamais vue.
Nous avons heureusement pris des photos, photos qui témoignent du seul moment où nous avons été tous les cinq physiquement ensembles.

C'était un événement heureux et c'est ce bonheur-là qui m'a déstabilisée. Je voulais improviser mon petit mot, ne dire que ce que je ressentais à ce moment-là mais j'ai tout de suite vu qu’il n'était pas dans mes capacités d'improviser. Je lui ai donc lu le texte que j’avais préparé :
« Léa,
« il y a 5 ans tu commençais tout juste à vivre.
Il y aurait beaucoup à dire sur notre parcours depuis cinq ans. Mais puisque nous franchissons encore une étape j’ai simplement envie de révéler mon état d’esprit de maintenant, en ce moment….
« Cela a été difficile pour moi d’envisager ce changement de lieu pour ton corps et je suis repassée par les mêmes états mais en raccourci qu’il y a quatre ans.
« J’ai eu l’impression de revivre, y compris physiquement, ce que j’avais vécu après ton décès. Mais je ne l’ai pas ressenti de la même manière essentiellement parce qu’en quatre ans tu m’as appris beaucoup de choses. Il est impossible d’énumérer tout ce que tu m’as appris mais j’avais envie d’évoquer l’essentiel de ce dont j’ai pris conscience grâce à toi.
« D’abord que l’on a le droit de pleurer lorsqu’on souffre, qu’on a mal et que non seulement on en a le droit mais en plus ça soulage. Quand tu es morte j’ai vraiment compris l’expression « pleurer toutes les larmes de son corps » et je ne savais pas que l’on pouvait pleurer autant.
« J’ai appris aussi que beaucoup de maladresses sont dites par ignorance.
« J’ai appris que les vrais amis ne sont pas toujours ceux qu’on croit…
« Grâce à toi, j’ai aussi connu des personnes qui maintenant sont de véritables amies, qui sont ici en ce moment ou en train de penser à nous parce qu’ils ne pouvaient venir….
« J’ai appris que la stratégie de tout porter et tout prendre sur soi finit par épuiser jusqu’à mes forces vitales et qu’il n’y a aucun déshonneur à ne pas pouvoir faire face à tout.
« J’ai appris au contraire à parler quand ça ne va pas, à parler de ce qui ne va pas. J’ai appris que parler de toi, de ton absence, ça aide, ça soulage, ça te fait exister davantage.
« J’ai appris qu’il faut savoir demander de l’aide lorsqu’on est tout au fond et je ne remercierais jamais assez Maryse pour tout le soutien qu’elle m’a apporté.
« J’ai appris qu’on ne guérit pas d’un décès comme j’ai pu l’entendre dire souvent. Parce que guérir cela veut aussi dire revenir à l’état d’avant. Et parce qu’on n’est pas malade quand on est en deuil.
« Je n’étais pas malade ; j’étais en souffrance. De terribles souffrances que je ne souhaite à personne. Je souffrais de ton absence. De ne pouvoir faire ce que j’aurais aimé faire avec toi. Ne pas pouvoir te prendre dans mes bras, ne pas pouvoir te nourrir, t’habiller, te bercer, ne jamais t’entendre pleurer a été très dur à supporter….
« Aujourd’hui je n’en souffre plus.
« J’ai appris à composer avec ton absence physique. Cela a été long et très douloureux mais j’y suis parvenue. Aujourd’hui j’ai la chance d’avoir surmonté cela. Grâce à toi….
« Je me souviens très bien du jour où j’ai senti ta présence et où j’ai senti que désormais je ne serais plus jamais seule, que tu serais toujours à mes côtés. Depuis ce jour c’est ce que j’ai toujours ressenti. Il ne se passe pas une journée sans que je ne te parle. Tu occupes une place à part, certes, mais tu as bien ta place dans la famille et dans mon cœur…
« J’ai aussi beaucoup changé grâce à toi et essentiellement parce que j’ai appris que la vie peut s’arrêter à tout instant et qu’il faut en apprécier chaque moment comme pouvant être le dernier….
« Grâce à toi je suis chaque jour bien consciente que la santé et la vie sont nos biens les plus précieux et que lorsqu’on a la chance de penser au reste, c’est qu’on a déjà le principal… Cela relativise forcément l’immense majorité des soucis quotidiens.
« Je suis très fière de toi. Je suis fière de ce que tu as fait de moi. Je suis fière de ma fille si petite, si jeune et qui nous apprend tant de choses essentielles !
« Je suis fière de ton originalité : après tout tu as tout inversé :
« Tu es morte avant même de naître.
« Tu ne grandis plus depuis quatre ans mais tu fais grandir ta maman.
« Tu n’as pas d’état civil mais tu trouves quand même le moyen de te faire enterrer deux fois. De cette façon tu réussis à obtenir la présence de ton frère et ta sœur qui ne t’ont pas connue parce qu’ils sont nés après toi… »

J’ai ensuite été extrêmement émue par la lecture de Cécile et Karine (deux amies « mamans endeuillées ») : beaucoup d'émotion, de bonheur ....
C'est ce moment qu'a choisi Télio pour pleurer « à cause de Léa » et j'ai donc été doublement troublée, sans savoir, sans oser rien dire à Télio.
Il était lui aussi très heureux d'avoir enfin du concret. Certes il n'a pas vu sa soeur mais il a pu toucher son cercueil et l’embrasser. Il avait fait tout seul un dessin pour Léa (il a dessiné « son cœur de vie ») sur lequel il a écrit « Télio ». Il tenait à le lui remettre lui-même « quand elle sera dans la terre » et c'est ce qu'il a fait.
C'était important et émouvant.
Chacun l’a ensuite saluée à sa façon et ce moment a été émouvant pour moi. Je l'ai perçu comme une vraie reconnaissance de ce qu'est Léa, de son absence physique. Les gestes concrets comme ceux-là sont très réconfortants et sont des souvenirs précieux qui ne s'effaceront pas.

Lorsque tout était terminé je n'ai vraiment ressenti que de la joie. Aucune douleur, aucune souffrance lorsqu'on l’a recouverte de terre (rien à voir avec le ressenti terrible 4 ans plus tôt). C'était normal. C'était logique. C'était pour cela qu'on était là.
J'ai l'impression qu'elle est vraiment bien là où elle est.
Je suis complétement apaisée, sereine et même dopée par le contact privilégié que j’ai pu avoir avec elle.
Maintenant je n’ai plus qu’à traverser la rue pour me rendre au cimetière où se trouve le corps de Léa. Mais contrairement à ce que j’imaginais, je n’ai même plus besoin d’y aller. Lorsqu’on y va, c’est uniquement parce que désormais Télio souhaite rendre visite à sa sœur. Il lui choisit les plus beaux cailloux du cimetière et les lui pose sur sa tombe. Loréna, elle, les jette par poignée.
Ce que je trouve merveilleux c’est que Télio parle à Léa. Il lui explique qu’il lui amène des cailloux pour qu’elle puisse jouer, il lui demande si cela lui fait plaisir. Et s’il lui promet qu’il reviendra le lendemain, il fera tout pour tenir sa promesse.
Il y a maintenant une vraie relation entre lui et sa sœur aînée. Et il en parle très souvent. Pour lui aussi, elle a sa place bien à elle dans la famille.

Une autre présence

En ce qui concerne Léa, ça a été pour moi le jour le plus heureux depuis qu’elle est venue au monde. Je l’ai vécu véritablement comme des retrouvailles, après presque cinq ans de séparation brutale. Des retrouvailles dont je n’aurais jamais osé rêver. Des retrouvailles tellement bien vécues qu’elles ont ensuite permis une dernière séparation non seulement dans la sérénité mais aussi et surtout dans un grand bonheur. C’est désormais vraiment le ressenti que j’éprouve chaque fois que je pense à Léa : un grand bonheur, beaucoup de joie grâce à ces moments si intenses que j’ai pu partager avec elle. Grâce à cette « seconde chance » qui m’a permis, presque cinq ans après (et donc lorsque j’en étais capable) d’accomplir à la fois mon rôle de mère (porter mon enfant, la bercer, lui chanter les mêmes chansons qu’à ses frère et soeur) et celui de mère en deuil (la porter jusqu’à sa tombe).
Lorsque j’avais rencontré Léa, le lendemain de sa naissance, j’étais alors tellement en souffrance et sous le choc que bien évidemment je n’avais pas su profiter du peu de temps que nous avions passés ensemble. Au contraire, après l’exhumation, même si le cercueil empêchait un réel contact physique entre elle et moi, je n’étais pas obsédée par sa mort, cette fois, mais par sa présence physique. Et j’ai vraiment profité du contact que j’ai eu avec elle. Je ne pensais pas « c’est injuste, pourquoi elle ; pourquoi nous ? » comme il y a quatre ans, mais je pensais sincèrement à l’énorme chance qui m’était donnée de la prendre encore une dernière fois dans mes bras. J’ai vraiment vécu des moments intenses, très forts et très heureux avec elle.

Je réalise aussi les bienfaits d’avoir eu la chance de réaliser ses funérailles comme je le souhaitais.
C’est grâce au formidable accompagnement dont j’ai pu bénéficier durant ces quatre années que j’ai pu mettre de côté les préjugés qui m’avaient « coincés » la première fois (ne pas se donner en spectacle en portant le cercueil, être forte, etc.) alors qu’il n’y a rien de plus normal pour une mère que de vouloir accompagner physiquement son enfant jusqu’au bout, encore plus quand il s’agit d’un bébé. Je ne suis plus la mauvaise mère qui a eu peur de voir son enfant à la naissance. Je ne suis plus la mauvaise mère qui a préféré taire ses élans de tendresse (j’avais tellement envie de bercer le cercueil de Léa avant de l’enterrer) pour épargner les rares proches venus aux funérailles.
Ces secondes funérailles m’ont non seulement délivré de toute culpabilité envers elle mais aussi et surtout m’ont procuré beaucoup de sérénité, de bonheur et de joie.

Depuis je ne suis plus la même : j’ai retrouvé l’assurance que j’avais perdue depuis sa mort, mes relations avec son frère et sa soeur sont plus saines : il n’y a plus du tout en moi ce regret qu’elle ne bénéficie pas des mêmes choses qu’eux.
Certes Léa reste très présente quotidiennement dans mes pensées et dans mon cœur mais c’est une présence hyper joyeuse et extrêmement aidante. Tellement aidante que j’ai beaucoup de mal à me souvenir combien j’ai pu souffrir de son absence. J’ai maintenant vraiment accepté sa mort et sa très courte vie a désormais des effets très positifs dans la mienne.