La journée de la bioéthique à Henri IV

Retour sur la journée 2 juin 2018 organisée au Lycée Henri-IV, en présence du Pr Emmanuel Hirsch, du Pr Jean-François Delfraissy et de Mme Geneviève Delaisy de Parseval

Par : Cristina Poletto-Forget, Professeure agrégée de philosophie au lycée Henri IV, Paris | Publié le : 13 Juillet 2018

J’ai rencontré le Pr Emmanuel Hirsch à l’occasion d’une conférence-débat sur l’empowerment donnée à l’Espace Éthique. L’idée d’un partenariat avec le lycée Henri IV, où j’enseigne la philosophie, à l’occasion des États généraux de la bioéthique, a germé. Plus qu’enthousiaste à cette proposition, j’ai repensé l’empowerment : reconnaître les capacités d’un sujet et lui permettre de les exprimer. Le lycéen, surtout en terminale, a les ailes qui poussent : presque citoyen, à la bordure de la majorité, il piaffe de se voir traité comme un mineur, souvent encore comme un enfant. In fans, celui qui ne parle pas encore, qui ne possède pas le précieux logos, la clé qui autorise à débattre, dialoguer, délibérer, clé de la liberté civile et morale.
Voilà qu’on lui propose de réfléchir à l’évolution de lois qui le concerneront, de participer à un débat citoyen, de soumettre des propositions éclairées et argumentées. On l’imagine capable de consacrer une partie du temps précieux de ses études à penser l’intérêt général.
J’ai soumis la proposition aux deux classes (TL et TES) que j’ai en charge : l’unanimité fut immédiate. Deux collègues de biologie, Agnès Cretual-Meyer et Hervé Desormes, se joindront à nous, emmenant  leurs classes de 1èreS  dans l’aventure.
Je voulais au départ éviter les questions de la PMA et de la GPA, questions phares qui obscurcissaient les autres. Les élèves ne l’entendaient pas de cette oreille, c’était bien là ce qui les intéressait, ils recherchaient les articles, opposaient entre eux Sylviane Agacinski et Elisabeth Badinter ; la vie, la liberté, l’égalité, la fraternité, tous se rassemblaient autour du projet mais tous se disputaient, avec respect et  arguments. Nous venions de travailler la conférence de Foucault sur la parrêsia  grecque. S’engager à soutenir la vérité sans haine, sans violence, à considérer l’autre comme un ami. Foucault évoque la nécessité de « transformer nos habitudes, notre ethos, notre société, de nous transformer nous-mêmes en disant la vérité » (Discours et vérité, conférence du 24/10/83, p109 ed. Vrin). Notre travail sur la bioéthique a commencé par un travail éthique sur la possibilité d’un débat bienveillant au sein même de notre communauté scolaire. Deux seuls élèves ont jeté l’éponge, ont refusé d’examiner l’envers de ce qu’ils pensaient évident, non discutable.
Pour les autres ils m’ont beaucoup surpris, osant penser au delà de ce que j’imaginais
moi-même « explorable ». Ils m’ont aidée à sortir de ma propre expérience, de ma pensée que je croyais élargie et qui s’est révélée parfois terriblement étroite.
 Le daîmon de Socrate, si on le représentait, devrait ressembler à un élève en appétit. Donnez lui la parole, il osera s’en servir, bien.
Nos première sorties hors les murs pour assister aux États Généraux de la bioéthique furent pour certains très troublantes. Loin de notre  paisible lycée, les joutes verbales se faisaient plus acerbes, les règles changeaient, ils découvraient la puissance redoutable de stratégies de prises de parole. Pour autant ils osaient prendre le micro et interroger. Ils allaient suivre avec passion tous les débats, que je les accompagne ou pas, c’était devenu leur affaire. Écoutant un membre de l’association PMAnonyme, ils voulurent faire de la question de l’accès aux origines une partie centrale du débat qu’ils organisaient pour le 2 juin. C’est là aussi qu’ils décidèrent d’inviter des personnes concernées par les questions qu’ils allaient soulever.
Ils réussirent à interviewer deux couples homoparentaux ayant eu recours à la PMA et un autre ayant eu recours à la GPA. Ils ont d’abord espéré que ces témoins viendraient s’exprimer directement le 2 juin. Tous ces couples ont renoncé, parfois au dernier moment. Leur parole a du moins été fidèlement relayée. Exposer le privé en public n’est pas chose aisée.
Deux membres de l’association PMAnonyme acceptèrent de participer. Leur témoignage fut précieux, éclairé par le discours humaniste de notre grand témoin, Geneviève Delaisy de Parseval, Présidente d’honneur de PMAnonyme.
Après cinq mois de travail en atelier bi-hebdomadaire, ce débat fut une fête, il devait durer 4 heures avec pause, il durera cinq, et tant pis pour la pause. Pas un signe de trac, droits, enjoués, efficaces, les groupes se sont succédé, volontaires et convaincus. Ni crainte, ni tremblement.
Le débat s’ouvre sur un hommage à Simone Veil, en finir avec l’avortement clandestin, la souffrance, la honte. Rendre légal et rendre égal. Courage et force de Simone Veil. Jessica parle en regardant la salle. Respect. Les élèves ont voulu aborder l’évolution de la loi de bioéthique dans cette filiation. Ne pas pré-juger, écouter et comprendre, prendre la juste mesure.
Trois moments : interroger d’abord la notion de famille. Structure biologiquement déterminée, naturellement fixée ou création culturelle et sociétale ? Quid des figures de l’homme, du père, de la femme, de la mère ? D’Aristote à Levi-Strauss, Foucault et Badinter les réflexions se croisent.
Arrivèrent en un second temps les questions éthiques, juridiques et économiques :
accès aux origines, congélation des ovocytes et des embryons, danger de la marchandisation des gamètes, naissance d’enfants après le décès de l’un ou des deux parents, statut juridique de l’enfant né sous GPA à l’étranger. Les problèmes sont clairement posés, on réfléchit, on questionne. Où fixer la limite quand le possible recule aussi vite ?
Le dernier moment, le plus vif peut-être, à qui appartient le corps d’un sujet en démocratie, qui est légitime pour  en réguler l’usage libre et volontaire ? Le groupe interroge la question de la GPA altruiste. Ne pas tout mélanger. Les quatre règles de la méthode reviennent en mémoire. Encore.
Le temps est trop court. Déjà 14h, des questions auxquelles on ne peut plus répondre, des estomacs vides. Le petit buffet prévu a déjà été vidé. On s’éparpille. Je suis fière d’eux, le daîmon socratique n’a qu’à bien se tenir. La relève s’annonce prête et nombreuse.
 
Conclure ? On n’est pas sérieux quand on a 17 ans, sauf pour regarder la naissance, la vie, la souffrance et la mort en face. A 17 ans on sait que vivre ne va pas de soi, bien vivre encore moins. Mener sa vie, faut-il encore savoir d’où on part et où l’on va. Mener une vie bonne bien sûr, si je peux, si on m’y autorise et si les autres vies qui me font miroir ne sont pas mauvaises. L’appétit avec lequel les élèves se sont jetés sur ces questions d’éthique prouve que cette réflexion, confinée aujourd’hui aux cours de philosophie, devrait s’étendre bien en amont. Serait-ce utopique que d’espérer voir l’éthique et la bioéthique (mais est-ce raisonnable de les séparer ?) devenir des matières enseignées, tôt, des matières où l’on apprend à débattre éthiquement, à questionner cette drôle de chose qui nous arrive et qui arrive à d’autres : nous sommes vivants parmi d’autres vivants, qu’en faire ?