La vie des autres me concerne aussi - Témoignage d'une bénévole

"Même si j'en reviens parfois douloureuse, je me rends chaque semaine à Charles-Foix avec joie. Le mot est pesé. Ce que j'y trouve de richesse n'existe pas ailleurs."

Par : Mytille Chabanon, Bénévole à la Fondation Claude Pompidou | Publié le : 17 juin 2003

Texte extrait de La Lettre de l'Espace éthique n°15-16-17-18, 2002. Ce numéro de la Lettre est disponible en intégralité en suivant le lien situé à la droite de la page.

 

Une confrontation immédiate avec la détresse de la vieillesse

Je suis bénévole à la Fondation Claude Pompidou depuis une dizaine d'années.
Lorsque j'étais enfant, je pensais que le nom " bénévole ", qui était d'ailleurs très peu utilisé, désignait un papillon — sans doute à cause de sa terminaison — en tout cas, quelque chose d'aérien. Depuis, j'ai réalisé, et cela de plus en plus, combien il faut être de plain-pied dans la réalité quotidienne pour être bénévole à l'hôpital.
Depuis deux ans, je me rends chaque semaine à l'Hôpital Charles-Foix à Ivry. C'est un immense établissement de l'Assistance Publique- Hôpitaux de Paris, qui date de la fin du XIXe siècle, spécialisé dans la gériatrie. Les parties anciennes et récentes s'entremêlent, ce qui n'est pas sans difficulté pour les personnes d'un grand âge et complique singulièrement le travail du personnel. Les chambres sont néanmoins belles, claires, propres, les repas corrects et les soins très satisfaisants.

Là vivent environ 1200 personnes âgées, en majorité des femmes. Dans le bâtiment où je me rends, il y en a 150. Elles ont entre 80 et 95 ans, voire plus. Pour la plupart, elles sont en moyen ou long séjour. Presque toutes sont originaires de Paris, de Vitry ou d'Ivry. L'éventail social est très large. Après le lever, le petit déjeuner et la toilette, on les installe dans de grandes salles. Assises par quatre autour d'une table, elles resteront de 11 heures à 19 ou 20 heures à attendre que le temps passe.

Les activités de groupe organisées par le service d'animation de l'hôpital (cinéma, sorties, chorale) ne sont pas accessibles à toutes, du fait, en particulier, de leur état physique ou mental. Beaucoup sont si lasses, déjà si loin, qu'elles demandent régulièrement " ce qu'elles ont fait pour être là… ". Elles sont plus ou moins sourdes et ne communiquent que peu entre elles. Quelques-unes sont en fauteuil roulant. Qu'elles aient conservé toutes leurs facultés intellectuelles, qu'elles soient dans un état confusionnel ou encore démentes, elles partagent les mêmes pièces, sont assises aux mêmes tables.

Bien que leur vie matérielle semble correcte (sans plus), l'approche de ces personnes est une confrontation immédiate avec la détresse de la vieillesse. Ici règnent solitude, isolement, exclusion. Peu ont des visites régulières : parfois au début de leur séjour, puis de moins en moins et plus du tout. Leur grand âge fait que leurs conjoints sont, pour la plupart, décédés, comme souvent aussi leurs enfants (ou bien ils sont également vieux). Quand ils les ont encore, ces gens de 90 ans et plus, si nombreux, ont des enfants de 70 ans et des petits-enfants de 50 ans ! Ils n'ont plus d'amis, et certains n'existent sans doute plus dans aucune mémoire.

Le personnel qui s'occupe d'eux est en nombre cruellement insuffisant. Surchargés de travail, infirmiers/ères, aides soignants/es, agents hospitaliers, tous parent au plus pressé, tiraillés pour beaucoup entre ce qu'ils aimeraient et ce qu'ils peuvent réellement faire auprès des vieillards. Alors, dans ces conditions, comment leur donner l'attention dont ils ont tellement besoin ? Pour pouvoir faire l'indispensable, on uniformise, on simplifie. Il s'ensuit une dépossession cruelle de l'histoire passée du vieux monsieur ou de la vieille dame, un manque de considération et une dévalorisation totale de la vieillesse. Ces gens âgés deviennent des objets encombrants qui n'intéressent plus personne et ils en sont, pour certains, tristement conscients.

 

Je suis la dame du mercredi

Même si j'en reviens parfois douloureuse, je me rends chaque semaine à Charles-Foix avec joie. Le mot est pesé. Ce que j'y trouve de richesse n'existe pas ailleurs. Il est faux de dire que le vieillard est acariâtre ; il est ce qu'il a été sa vie durant. Lorsqu'il critique, il a vraisemblablement de bonnes raisons de la faire. Lorsqu'il refuse le contact, c'est qu'il est souvent désespéré. Dans la grande majorité des cas, il est accueillant. Celui qui va vers lui, qui parle avec lui, qui rit avec lui ou qui n'établit que des liens de regard, de toucher ou de sourire est mille fois récompensé.

Là-bas, je suis la dame du mercredi : il y a celle du lundi qui est si gaie, celle du vendredi qui est si douce, le monsieur du jeudi qui parle si bien aux dames, l'étudiante du samedi dont la jeunesse les émerveille. Je suis restée seule pendant cinq mois, puis ils sont venus un à un me rejoindre. Ils étaient pleins d'incertitude, de circonspection… " Ah, les vieux, je ne suis pas sûre que ça me convienne… ". Pourtant, ils sont restés.

Classé au Patrimoine architectural de notre pays, l'hôpital Charles-Foix renferme, à mon avis, dans ses salles, ses chambres, ses murs, un patrimoine d'une autre nature. Un patrimoine vivant, celui qui a traversé le XXe siècle, que pourtant on ne regarde plus, que l'on n'écoute plus, pour lequel on ne témoigne, en fait, plus aucune humanité.

On entend souvent parler de " qualité de vie ". Ne serait-il pas juste, équitable, d'y associer cette tranche d'âge qui deviendra de plus en plus nombreuse, de plus en plus vieille, et qui se trouve, bien malgré elle, totalement dépendante des autres, donc de nous.

J'ai parlé de ma joie mais pas de ma révolte, ces deux locataires que j'abrite sous le même toit, ce qui n'est pas de tout repos. Je tempère au mieux ma révolte tout en me réjouissant qu'elle soit toujours présente en moi. Il m'arrive d'avoir peur de la perdre, de m'habituer, de trouver normal ce qui m'a semblé intolérable. Quant à ma joie, elle est faite de rides, de vieilles histoires, de démarches titubantes, de conversations souvent incohérentes, de sourires furtifs, de petites complicités.
Je partage à l'hôpital Charles-Foix le dernier épisode de l'aventure de l'homme ; ce chapitre vieillesse, dément ou sage, toujours tragique et qui nous attend tous. C'est la vie, celle des autres, qui me concerne aussi.