Le déplacement du vieillard en institution

"L’idée de placement en institution ne serait pas heurtante si ce vieillard déplacé pouvait encore “servir” la société, à sa nouvelle place. D’où certains enjeux à caractériser. À quoi les vieux en institution sont-ils encore bons ?"

Par : Sylvain Siboni, Psychologue, hôpital Charles-Foix, AP-HP. | Publié le : 04 Septembre 2003

Texte extrait de La Lettre de l'Espace éthique , n°12-13-14, été-automne 2000. Ce numéro de la Lettre est disponible en intégralité en suivant le lien situé à la droite de la page.

Extrait de éthique et soins hospitaliers – Espace éthique – travaux 1997-1999, AP-HP/Douin, 2001

 

Combler le vide

Plus que le placement, c’est l’idée de déplacement qui m’intéresse, déplacement d’une personne de la place qu’elle s’est faite au fil des ans, de sa vie (de son histoire). Notre place, c’est notre histoire qui la détermine : « se faire sa place, avoir une bonne place, faire de la place. » D’où l’importance de reconstituer cette histoire ou du moins les étapes importantes de l’anamnèse. Quel temps consacre-t-on à l’histoire de vie ? À mon sens l’histoire de vie est plus importante que l’histoire de la maladie. La maladie n’étant qu’une étape de l’histoire de vie. Laisser la place aux jeunes… L’idée de placement engendre, celle de vide. Vide qu’il faut combler. Le problème du placement en institution pose très certainement celui de la place du vieillard dans notre société. Hors les murs de l’institution, qu’elle est la place du vieux dans notre société, de ce vieillard déplacé ? “Placé” peut être pris également dans le sens du rôle. L’idée de placement en institution ne serait pas heurtante si ce vieillard déplacé pouvait encore “servir” la société, à sa nouvelle place. D’où certains enjeux à caractériser. À quoi les vieux en institution sont-ils encore bons ?
L’histoire des institutions nous enseigne que celles-ci, quels que soient leurs résidents, ne leur laissent que très peu d’autonomie. Tout se décide en dehors d’eux et sans eux (problème d’échelles d’autonomie).

La place du vieillard en institution se décide en fonction de son degré d’autonomie. On pourrait imaginer d’autres critères. Les vieux sont traités en tant que charge et coût, chaque intervention ayant un coût qui se détermine en fonction de l’intervenant et du “temps” passé. Les vieux deviennent du temps qu’il faut leur consacrer, alors qu’ils sont l’exemple vivant du temps écoulé. Leur survie dépendra donc du temps que nous pourrons leur consacrer. Or, une des plaintes principales des soignants n’est-elle pas de courir après le temps ? L’exigence qui pointe de la part des gestionnaires n’est-elle pas celle d’une gestion du temps des soignants au plus près des besoins ? La personne âgée en institution n’a plus beaucoup de temps à vivre, son temps est compté. Le nôtre également. Ce temps est précieux, donc très cher. Les vieux coûtent cher, on nous le martèle suffisamment !

 

Restaurer un rapport de réciprocité

Mais revenons à la place, celle que ce vieillard devra investir en institution : 9 m2 en moyenne dans celles qui ont été rénovées. On ne peut que constater la réduction de leur espace vital.

Quel rôle peut tenir le vieux dans un système qui n’en prévoit aucun pour lui, si ce n’est celui d’objet : objet de soins, de travail, de charge. Toujours passif, jamais actif, le vieux va se complaire et tenir ce rôle à merveille, puisqu’on ne lui en pose aucune autre. Toute tentative de lui faire tenir un autre rôle sera vouée à « l’échec ».
Cette vision des choses ne tient compte que des besoins que le vieillard ne peut plus assumer sans l’aide d’une tierce personne.

Il est perçu et investi comme un être ingurgitant et déféquant qui doit être lavé et couché dans un lit propre et qui plus est, coûte cher à la société, à ses proches qui se retrouvent en dette vis-à-vis de ce vieillard qui n’a plus les moyens de sa vie : plus de monnaie d’échange, il n’assume plus sa vie, il ne s’assume plus. Comment ne pas déprimer dans un tel statut, dans semblable contexte ? Et qu’en est-il des autres besoins ?

À noter, que ceux qui s’assument encore, détiennent, possèdent une monnaie d’échange. Il peut s’agir du pouvoir, du savoir, de l’expérience de la vie, de l’argent ou du patrimoine…

Un vieux dicton populaire ne nous conseille-t-il pas de ne « jamais distribuer son héritage avant sa mort » ?

Je pense en conclusion que notre société se fourvoie complétement en considérant le vieillard institutionnalisé comme un « être éponge » qui prend et ne rend rien, ne donne rien en échange du temps que nous lui consacrons. Pour modifier cet état de fait, nous devons envisager notre rapport sous l’angle de la réciprocité et de l’échange. Qu’a-t-il a nous offrir ? Son identité ?