Le sens des mots : Artificiel

"Mais concernant la vie, où passe la frontière entre l’artifice accepté et même souhaité parce que bénéfique, et un autre, négatif, rejeté et même condamnable ? Est-ce l’idée d’un maintien de notre vie qui échapperait aux normes et aux conditions naturelles, factice en quelque sorte, et qui deviendrait exclusivement dépendant d’une machinerie qu’on ne pourrait plus arrêter une fois mise en place ?"

Par : Armelle Debru, Professeur d’histoire de la médecine, université Paris Descartes, Espace éthique/IDF | Publié le : 06 Octobre 2015

Pour définir la limite de la vie acceptable, la notion d’ « artificiel » joue désormais un rôle crucial. Chacun de nous devrait décider dans ses directives anticipées s'il souhaite ou non que sa vie soit prolongée par une alimentation, hydratation ou à plus forte raison une respiration artificielles lorsqu’il ne serait plus capable de les réaliser naturellement. D’autres soins moins directement liés à la survie pourraient entrer aussi dans cette catégorie. Faut-il prolonger une dialyse, poursuivre un apport sanguin par transfusion, et autres gestes techniques qui suppléent les fonctions naturelles et maintiennent la vie par leur artifice, même quand on sait qu’il n’y a plus d’espoir ?
Mais où commence et où finit l’ « artificiel » ? Que signifie vraiment ce mot qui devient si important dans les décisions sur la fin de vie?
Au sens propre, c’est ce qui est fabriqué par l’activité ou l’ « art » humain, par opposition à ce qui est produit par la nature. On appelle « artificiel » un lac qui n’est pas formé par la nature mais créé par les humains. Une lumière artificielle n’est pas celle du soleil mais est produite par un dispositif électrique. Dans ce sens, artificiel coïncide avec technique, par opposition à naturel. Et comme l’essentiel de la civilisation et du progrès porte la main de l’homme, en ce sens l’artifice est omniprésent : dans les matériaux, les dispositifs, les produits et leur emballage, les maisons et les vêtements, l’art de vivre et la médecine, qui progresse constamment ainsi. Dans la plupart des cas, il y a l’idée de remplacement ou d’imitation de la nature. Ainsi la pratique de la fécondation « artificielle » s’est répandue après avoir vaincu les réticences, tandis que dans le corps, les prothèses, le métal et le plastique remplacent des os ou des membranes; des jambes, bras ou mains artificiels permettent d’assurer la fonction des membres naturels ; de plus en plus d’organes vitaux, comme le rein, le poumon ou le cœur ont leur double artificiel. En matière biologique l’artificiel seconde, répare ou remplace en l’imitant la nature défaillante. Souvent les deux se côtoient, s’interpénètrent et finissent par faire bon ménage. A grande ou à petite échelle, l’artifice pénètre dans nos vies et nos corps, porté par le progrès. Pourrions nous nous passer de tous ces moyens de survivre ou de vivre mieux ?  
Pourtant « artificiel » nous déplait. Pour revenir aux directives anticipées, c’est même cette expression qui va souvent orienter le choix de la personne, amenée à rejeter toute forme d’ « artifice », assimilé à un corps étranger inassimilable, faisant intrusion en nous, fonctionnant comme une machine et nous dépossédant de nous-mêmes. À bien y regarder, cette représentation est en accord avec ce qu’évoque le mot dans la langue française. Qu’il s’agisse de personne, de parole, de présentation, décoration ou autre, « artificiel » est synonyme de contrefait, factice, postiche, fabriqué, maquillé, faux. Tel qu’il est représenté, il y a bien des raisons de le déprécier et même de le condamner.
 

Lignes de partage

Mais concernant la vie, où passe la frontière entre l’artifice accepté et même souhaité parce que bénéfique, et un autre, négatif, rejeté et même condamnable ? Est-ce l’idée d’un maintien de notre vie qui échapperait aux normes et aux conditions naturelles, factice en quelque sorte, et qui deviendrait exclusivement dépendant d’une machinerie qu’on ne pourrait plus arrêter une fois mise en place ? Car ce ne sont pas à proprement parler les matières que sont l’air fourni par la machine et encore moins les nutriments introduits par sonde qui sont en cause : ils peuvent permettre pour un temps du moins une vie acceptable et appréciée comme beaucoup de malades en font l’expérience, tout comme les médicaments perfusés. Mais lorsque cette suppléance permet à elle seule une survie qui n’est pas souhaitée, ni ne serait souhaitable pour qui pourrait s’exprimer, alors la ligne de partage entre vie bonne et vie mauvaise n’est pas en réalité l’ « artifice » . Si les circonstances ne l‘imposent pas, sont déterminants le jugement que nous pouvons faire, le sentiment qu’on peut avoir, la conviction ou l’intuition que l’une de ces vies l’emporte sur l’autre : une vie prolongée pour un reste de vie possible et que nous ne voudrions pas encore quitter, ni nous ni nos proches, jusqu’à un terme qui arrivera bien un jour, pourrait on penser, quand les uns et les autres seront prêts, ou une vie prolongée au-delà du temps, qui serait trop lourde pour soi même conscient, inconscient ou à peine conscient, pour les proches de près ou de loin présents, pour la société, et pour l’image de la médecine.
La plupart des formules des directives anticipées emploient le mot « artificiel » et refuser en est la réponse attendue. En le remplaçant par une formulation plus neutre comme la notion de suppléance vitale, rien n’empêcherait de préciser ce qui peut l’être dans ce champ obscur des frontières de la vie, d’interroger ce qui est au fond de nous et de communiquer ainsi plus en confiance.