Le sens des mots : "domicile" et "intime"

"Le terme de "domicile", qui se répand si facilement et de si bonne foi, n’est qu’une désignation bien extérieure, commode et administrative. Domicile appartient à celui de l’administration, comme l’adresse qu’on inscrit sur le formulaire, ou le « lieu d’habitation ». Rien de commun avec le « chez soi »"

Par : Armelle Debru, Professeur d’histoire de la médecine, université Paris Descartes, Espace éthique/IDF | Publié le : 27 Février 2014

La notion d'intime nous projette d’emblée dans l’extrême. Intime est à l'origine une forme de superlatif, l’intimissime, en quelque sorte. C’est ce qu'il y a de plus intérieur, de plus secret, de plus profond. Il est de la même famille, mais nettement plus intense qu' intérieur- qui, lui, est tout proche d’extérieur.
Intime et intérieur remontent  à l'idée de « dans », « au milieu », « parmi » (in, inter, intus). L’intime n’est pas seul, il est en quelque sorte blotti : au milieu de son histoire, de ses pensées, de ses affections, de ce à quoi il tient obscurément, par lequel il est tenu, et à quoi il est si intimement lié qu’on ne peut l’arracher. Il est blotti dans son « chez soi », physique ou mental. C’est ce à quoi on tient agrippé,  sur quoi on s’arcboute dans la violence parfois, souvent dans l’opposition et dans le mutisme, pour qu’il reste intact dans son inaccessibilité. Si on incite, si on peut aider à s’exprimer ce fond de la personne, d’une manière respectueuse, gare en revanche au moment où on l’arrache, pire, où il cède, où il abandonne cet intime, son soi, sa pudeur. La personne devient gentille, elle se laisse faire, et ce n’est pas toujours bon signe.
 
A cet égard, le terme de "domicile", qui se répand si facilement et de si bonne foi, n’est qu’une désignation bien extérieure, commode et administrative. Domicile appartient à celui de l’administration, comme l’adresse qu’on inscrit sur le formulaire, ou le « lieu d’habitation ». Rien de commun avec le « chez soi ». Le réfléchi renvoie à son sujet : chez moi, chez toi, chez nous. On s’identifie à un espace propre, une maison familière, un pays, un langage, des habitudes : c’est bien de chez nous , ce n’est pas de chez nous. Et l’étranger commence à cette étroite frontière. Les mots de la maison sont un exemple de langages qui se doublent et s’ignorent. Le mot domicile, dérivé de la domus ancienne s’est spécialisé dans le langage officiel. Maison a aussi son histoire. Mais il faut savoir que le plus modeste, le petit terme grammatical de « chez », abrite un mot précieux et intime : la maisonnette (casa, dont il dérive), qui fait corps avec une personne. C’est ce que ressent obscurément la vieille dame et qu’elle défend bec et ongles face à l’usage, pour elle encore « étranger » et menaçant, d’un terme qui se répand au service des personnes âgées ou malades. Même si on dit : chez "lui", chez elle, on n’atteint pas ce lieu auquel il tient. La tierce personne va chez « lui », pas chez « soi ».
 
Il y a aussi une autre dimension de soi. A l’origine, dans la langue indo-européenne, le radical de soi (swe) indique l’individu et en même temps l’appartenance à un groupe, le groupe biologique et social des siens.  Le mot sœur (soror en latin, Schwester en allemand) est de la même racine, ce qui indique à l’origine une extension normale du soi aux proches. Et ce proche,  qui fait partie du soi au sens large, s’étend à ce qui le touche, qui est en rapport, en contact avec lui : de proche en proche, le "prochain" peut être le nouveau, le rencontré. C’est pourquoi on peut parler du « soi étendu ».
 
De cette notion de proximité  vient l’importance de la solidarité de voisinage et nous amène à parler du "voisin ».
Le voisin, c’est celui qui habite le village (vicus), le quartier, celui qui est géographiquement proche (vicino en italien), par le chemin vicinal.  On pourrait donc parler de relation "vicinale", celle qui passe par des chemins qui relient les uns aux autres : "je passais justement par là", "je repasserai vous voir".  Dans ce territoire, le malade peut lui aussi cheminer - déambuler ?- au milieu des voisins. Et quand cela devient impossible, c’est à l’institution de devenir son quartier, et à être conçue si possible pour cela aussi.
Enfin, parmi ceux qui entourent, protègent et aident, il y a les "aidants". On sait que la lourdeur du travail des aidants, la pénibilité physique et psychologique, la difficulté des dilemmes qu'on a évoqués, toute cette lourdeur a besoin d'aide.
 
Arrêtons nous justement un instant sur ce terme : aider, aider au quotidien, au risque de la banalité et de l'usure. La question est : n' y a-t-il pas un autre face, plus légère,  de l'aide? Le mot aider vient du latin  adjuvare, qui a donné en français "adjuvant". Mais juvare en latin veut dire "plaire", "être agréable". Et la personne qui l'est est  jucunda.   C'est le nom même de la Joconde, la souriante. Derrière "aidant", il y a ce sourire qui traverse les difficultés et les tristesses, et au-delà tout "adjuvant de vie" qui accueille et qui allège plus qu'il ne pèse.  Siens, voisins, aidants, tout cela peut être utile et plaire, pour maintenir le soi.