Les fondements de l'éthique et l'évaluation de l'agir juste

On ne saurait se satisfaire de simplifications démagogiques visant par exemple à répartir l’humanité en deux catégories, celles des penseux et celle des besogneux. L’éthique du soin – pour reprendre une expression chère à Emmanuel Hirsch – nous concerne toutes et tous, du technicien de surface ou de l’employé de la cafétéria le plus “modeste” à l’intellectuel “payé pour penser”.

Par : Denis Müller, Professeur ordinaire d'éthique, Faculté de Théologie, Université de Genève | Publié le : 14 Septembre 2004

Texte extrait de La Lettre de l'Espace éthique , n°12-13-14, été-automne 2000. Ce numéro de la Lettre est disponible en intégralité en suivant le lien situé à la droite de la page.

 

Entrer véritablement en dialogue et en débat

Le succès croissant de l’éthique dans notre société est un phénomène réjouissant mais non dénué d’ambivalence. Afin de permettre à chaque citoyen et à chaque sujet de participer au débat éthique et d’apporter sa contribution personnelle dans les domaines concrets de sa profession ou de ses engagements, il me paraît important de souligner les liens entre l’action et la réflexion.

Toute éthique procède à partir des réalités contradictoires et problématiques de l’action. Nous sommes confrontés, comme individus, à des situations spécifiques qui font appel de notre part à des décisions éclairées, responsables et cohérentes. Cela concerne naturellement aussi les unités, les services, les collectivités, à plus ou moins grande échelle. Comment pouvons-nous agir de manière juste et bonne, comment pouvons-nous harmoniser l’efficacité requise de nos interventions et de nos pratiques avec leur finalité éthique ?

J’aimerais relever à cet égard trois thématiques particulièrement significatives.

- Il faut éviter d’opposer de manière stérile la réflexion théorique sur les fondements de l’éthique et les applications pratiques de l’éthique au quotidien. Je pense qu’on ne saurait se satisfaire de simplifications démagogiques visant par exemple à répartir l’humanité en deux catégories, celles des penseux et celle des besogneux. L’éthique du soin – pour reprendre une expression chère à Emmanuel Hirsch – nous concerne toutes et tous, du technicien de surface ou de l’employé de la cafétéria le plus “modeste” à l’intellectuel “payé pour penser”. La séparation excessive entre l’action et la réflexion, entre l’éthique appliquée et l’éthique fondamentale, n’est pertinente ni au plan pratique, ni au plan théorique. Je ne veux certes nullement nier par là la différence des positions et des fonctions dans l’institution hospitalière ou dans d’autre type d’institution (y compris les Universités). Mon propos est plutôt de militer en faveur d’une intégration plus fine et plus dialectique de l’agir et de la pensée réflexive et critique.

- L’action humaine est susceptible de plusieurs éclairages. Il serait illusoire de ramener le sens de l’action uniquement à sa dimension éthique. Agir a des résonances psychologiques, personnelles, biographiques, sociales, économiques, politiques. Tout dans l’action n’est pas éthique. Afin de déjouer les pièges du moralisme et de l’éthiquement correct, nous devons reconnaître que l’éthique éclaire la réalité sous un angle particulier, mais jamais n’en épuise la signification.

- De même que l’action humaine, en appelant à des décisions responsables, ouvre un espace pratique de délibération contradictoire et démocratique, le débat sur les fondements éthiques susceptibles de justifier nos actions et nos décisions présuppose un espace éthique complétement loyal et ouvert, à l’abri des violences doctrinaires et idéologiques. La pluralité des motifs et des arguments visant à fonder l’éthique révèle l’importance des convictions et des représentations culturelles, symboliques et religieuses dont nous sommes porteurs comme individus et comme société. Sans doute nous faudra-t-il dépasser une conception étroite de la laïcité et de la sécularité du monde, si nous voulons faire droit à la parole de l’autre, à sa présence physique et culturelle, à son inscription religieuse, au monde multicolore de ses idéaux et de ses désirs. La “laïcité ouverte”, telle que je la comprends, suppose l’accueil de la différence et l’acceptation de la singularité. Loin d’aplatir la diversité des convictions ou de la résorber sous une citoyenneté abstraite, elle permet aux différents acteurs de la société d’entrer véritablement en dialogue et en débat. On voit ici que le projet d’un espace éthique de base (par exemple dans le milieu de l’assistance publique et de l’hôpital) s’appuie sur une visée démocratique plus vaste, dans le sens d’une éthique sociale et politique au plein sens du terme.

Telles seraient, selon moi, les conditions d’un espace éthique dynamique et interactif : en donnant plus de place à la parole, à la culture, à la conviction de l’autre, nous contribuerons à forger notre propre identité, à déployer les puissances du sujet éthique que nous sommes, dans le sens d’un approfondissement des ressources du Soi.