Les médecins au cours de la rafle du Vél’d’Hiv des 16 et 17 juillet 1942

"J’étais assommé par le coup de bouteille, j’avais un énorme hématome à la tête. On m’avait transporté dans le coin infirmerie. Quand ma mère me vit ouvrir les yeux, elle me souffla à l’oreille : ‘Fais semblant d’être très touché. À partir de maintenant, tu n’entends plus et tu ne peux plus parler. C’est ta seule chance d’en sortir‘."

Par : Bruno Halioua, Inserm, Département de recherche en éthique Université Paris-Sud-Paris-Saclay, auteur de Le procès des médecins de Nuremberg, Toulouse, érès, 2018 (réédition) | Publié le : 02 Juillet 2018

Il y a 76 ans, le jeudi 16 juillet 1942 et le vendredi 17 juillet, la police française a été mise à la disposition des autorités allemandes d’Occupation pour arrêter 27 361 Juifs à Paris et dans sa banlieue. Cette grande rafle, dont le nom de code était « Vent printanier », est restée dans la mémoire nationale sous le nom de « Rafle du Vél’d'Hiv’ ». Elle a été réalisée à la suite de négociations entre le Secrétaire Général à la Police, René Bousquet, délégué par le chef du gouvernement Pierre Laval et Carl Oberg, chef suprême de la SS et de la police de sûreté en France occupée. Au cours de cette rafle, qui a été réalisée dans le cadre du projet nazi de la « Solution finale », 4 500 policiers français ont arrêté 13 152 Juifs, dont 4 115 enfants, sur la base d’un fichier établi par la préfecture de police, d’après un recensement ordonné en septembre 1940 (1).
 

La chaleur et l’entassement

Les célibataires et les ménages sans enfant ont été emmenés directement dans le camp d’internement de Drancy situé dans la Banlieue nord-est de Paris. En revanche, 8 160 personnes, réunies en familles, ont été transférés par autobus. Ce sont les véhicules de la Société des transports en commun de la Région parisienne (S.T.C.R.P.), qui avait fusionnée avec la Compagnie du métropolitain de Paris (C.M.P.), qui les ont menés au Vélodrome d’Hiver, situé rue Nélaton dans le XVème arrondissement de Paris, en attendant d'être transférées dans les camps de Pithiviers et de Beaune-la-Rolande dans le Loiret. Les autorités françaises et allemandes, qui avaient préparé depuis plusieurs semaines l’opération, avaient choisi ce lieu habituellement réservé aux grands événements sportifs. Les Juifs raflés ont été entassés dans les travées et les gradins comme l’a dénoncé un tract de l’époque : « Les internés sont installés sur les bancs ou assis par terre. Il n’y avait pas assez de place pour s’allonger. La nuit, les enfants couchaient par terre. Les adultes restaient assis sur les bancs. » (2). Les autorités françaises et allemandes n’avaient pas envisagé d’approvisionnement en eau et en nourriture et il a fallu attendre l’après-midi du 16 juillet, pour qu’un unique point d’eau soit mis en place au moyen d’un tuyau de lance branché par les pompiers dans la cour. Les Quakers ont transféré deux caisses de biscuits le premier jour, tandis que le deuxième jour, le Secours national a réussi à faire pénétrer des produits alimentaires, bien qu’en quantité insuffisante pour tous les internés. Les conditions d’hygiène se sont rapidement détériorées d’autant qu’il n’y avait qu’un nombre restreint de latrines car celles dont les fenêtres qui donnaient sur la rue avaient été condamnés pour limiter le risque d’évasion.  Comme l’a relaté dans son témoignage le médecin juif Jean Goldman : « Nulle hygiène dans ces latrines trop peu nombreuses où chacun attend impa­tiemment son tour, sous l'œil des policiers chargés de les sur­veiller » (3). Les quelques latrines utilisables ont vite été bouchées rendant l’atmosphère irrespirable et puante et d’autant plus intolérable qu’il régnait une chaleur caniculaire. Annette Muller, alors petite fille, a témoigné de l’inconfort de la situation : « Nous voulions aller aux cabinets. Mais impossible de passer dans les couloirs de sortie et, comme les autres, nous avons dû nous soulager sur place. Il y avait de la pisse et de la merde partout. J’avais mal à la tête, tout tournait, les cris, les grosses lampes suspendues, les haut-parleurs, la puanteur, la chaleur écrasante. » (4). Une assistante sociale a relaté l’atmosphère dans une lettre écrite à son père : « C’est quelque chose d’horrible, de démoniaque, quelque chose qui vous prend à la gorge et vous empêche de crier (…). En entrant, tu as d’abord le souffle coupé par l’atmosphère empuantie et tu te trouves dans le grand vélodrome noir de gens entassés les uns sur les autres, certains avec de gros ballots déjà sales, d’autres sans rien du tout. Ils ont à peu près un mètre carré d’espace chacun quand ils sont couchés et rares sont les débrouillards qui arrivent à se déplacer de dix mètres dans les étages. Les quelques W.C. qu’il y a au Vél’d’Hiv (tu sais comme ils sont peu nombreux) sont bouchés. Personne pour les remettre en état. Tout le monde est obligé de faire ses déjections le long des murs. » (5). Un des médecins a expliqué qu’à son arrivée sur place, il a été frappé par « l’atmosphère [qui] était tellement saturée de poussière qu’elle devenait par moments irrespirable » (4).  Les principales conséquences ont été la survenue de conjonctivites, de céphalées, de syncopes et de diarrhées. 
 

Le service médical

La Croix-Rouge Française a envoyé sur place le professeur Eugène Vaucher, les docteurs Jules Comby et Michel Robineau ainsi qu’une équipe d’une dizaine d’infirmières pour assurer la mise en place d’une antenne médicale sur la piste (6). Ces dernières y ont assuré les soins avec un dévouement hors du commun en se relayant par équipes de quatre.  L’une d’entre elles a déclaré vingt ans plus tard : « La démence et le désespoir qui régnaient n’ont pas cessé de me hanter. J’en ai rêvé et j’en rêve encore » (7). Le docteur Michel Robineau a également témoigné de la détresse des Juifs internés dans l’enceinte du Vél’d’Hiv : « Crises de nerfs collectives, hurlements de la folie ou de désespoir, cris d'enfants affamés auxquels répondait l'immense plainte des mères. Bruits insoutenables. La chaleur des journées qu'entretenait un soleil implacable tombant sur les verrières, rendait encore plus suffocante l'atmosphère, avec les odeurs d'excréments de ces milliers de malheureux qui ne disposaient pour leurs besoins naturels, que de cabinets insuffisants et tout de suite débordants. Je passais là des heures tragiques, tombant je crois au fond de la misère humaine ! Dans tous les yeux fixés sur moi, la même hallucinante angoisse d'être pris au piège » (8). De son côté, l’UGIF (Union générale des israélites de France) a été autorisée par les autorités françaises et allemandes à mettre en place un service médical d’urgence sur place avec deux médecins juifs. Les docteurs Alfred Milhaud, Simone Loewe-Lyon, Benjamin Weill-Hallé, Richard Kohn, Raymond Vilenski, Fernand Hirschberg, Jean Goldmann et Benjamin Ginsbourg se sont portés volontaires pour assurer nuit et jour la prise en charge médicale de leurs coreligionnaires qui ont été arrêtés. André Baur, le président de de l’UGIF est intervenu auprès du SS-Obersturmführer Heinz Röthke du service IV J de la Sipo-SD France à Paris, qui était l’adjoint de Danneker, afin qu’il augmente le nombre de médecins. Pierre Gallien, qui était Chef de Cabinet de Louis Darquier de Pellepoix, s’est rendu sur place et a considéré que deux médecins étaient suffisants (6).
 

Une attitude admirable de l’équipe médicale

Les médecins -juifs et non juifs- ainsi que les infirmières de la Croix Rouge ont eu une attitude admirable qu’il convient de rappeler. Le docteur Didier-Hesse qui était conscient de l’horreur de la situation a adressé un rapport à Londres avec « des femmes prostrées et gémissantes, des enfants pleurant et criant, des vieillards qui paraissaient hébétés par la fatigue et les souffrances. J’ai observé un assez grand nombre d’individus atteints d’ulcères et de cancers du tube digestif, possesseurs de certificats émanant des plus grands maîtres des hôpitaux et dont plusieurs devaient être opérés dans la semaine de leur arrestation » (9). Les examens gynécologiques étaient réalisés sans intimité : « L’absence d’isoloirs me contraignit à en créer qui étaient humains ; je pratiquais les examens délicats, entourant le malade et moi-même d’un véritable mur de gendarmes, d’infirmières ou d’assistantes sociales » (10). Les conditions d’exercice de la médecine étaient d’autant plus difficiles que l’équipe médicale ne disposait que d’un système de désinfection rudimentaire avec une lampe à alcool servant à faire bouillir les seringues dans une casserole émaillée (11). Comme l’a expliqué un témoin, « Pour faire une piqûre, on met trois quarts d’heure. L’eau est portée dans des latrines plus ou moins propres. On tire l’eau avec des louches » (12).  Pour éviter la promiscuité entre les malades, les médecins ont établi un espace, dans les loges situées autour de la piste, pour les enfants souffrant de maladies contagieuses qui étaient « fébriles, frissonnants, enroulés dans une couverture, tuméfiés, défigurés par les éruptions, apeurés, toussant et vomissant, ils se tiennent là, les plus petits pleurant tout leur soûl, les plus âgés essayant de les consoler » (13).
 

Sauver les enfants

Les médecins ont déployé une énergie hors du commun pour assurer les soins mais surtout pour sauver un maximum d’enfants, en prenant le prétexte de limiter les risques de propagation d’épidémies. Le docteur Benjamin Weill-Hallé, spécialiste de la tuberculose pulmonaire infantile, qui avait introduit en France l’usage du BCG, est intervenu avec insistance auprès des autorités afin de les sensibiliser au risque que présentait la promiscuité avec des personnes souffrant de maladies infectieuses. Rares ont été les Juifs qui ont été autorisés à quitter le vélodrome d’Hiver pour des raisons médicales (14).
Les médecins juifs n’avaient pas le droit de décider de l’hospitalisation. Le premier jour, seul le médecin de la préfecture, le docteur Jean Tisné, disposait de ce droit. Ce dernier n’était pas présent dans l’enceinte du vélodrome d’Hiver ce qui obligeait les médecins à l’appeler par téléphone pour qu’il donne son autorisation. Il a fait preuve d’un zèle exemplaire refusant d’hospitaliser une fausse couche avec hémorragie profuse, une colique néphrétique, une crise cardiaque (15). Par la suite, la préfecture n’a accordé finalement des autorisations d’évacuation qu’à certaines catégories de malades : ceux qui souffraient de maladies contagieuses à caractère épidémique, de tuberculose avec hémoptysie, d’hémorragies mettant la vie en danger et ceux qui nécessitaient une intervention chirurgicale urgente. L’hôpital Rothschild, à Paris, n’a reçu que 60 personnes sur les 9 000 raflées du Vél’ d’Hiv’ : 23 femmes, 11 hommes et 26 enfants.  Les médecins ont également réussi à évacuer un certain nombre d’enfants sous prétexte qu’ils présentaient des « maladies contagieuses à caractère épidémique » à l’hôpital Claude Bernard. Les enfants avec une banale angine étaient isolés sous prétexte qu’ils souffraient de diphtérie ou de scarlatine. Ils étaient ensuite évacués avec ceux dont on faisait croire qu’ils souffraient de rougeole alors qu’ils ne présentaient qu’une banale éruption. Cela a été le cas de Rosette Schalit, alors âgée de quatre ans, qui a eu la chance d’être évacuée d’abord à l’hôpital Rothschild puis à l’hôpital Claude-Bernard pour prise en charge de sa diphtérie (16). Le deuxième jour, les femmes enceintes de plus de quatre mois ont été libérées. Un enfant, Léon Favier, âgé de onze ans, qui avait reçu sur la tête une bouteille qu’une déséquilibrée avait lancée, a été évacué grâce à l’action conjointe du médecin colonel Robineau et du docteur Comby : « J’étais assommé par le coup de bouteille, j’avais un énorme hématome à la tête. On m’avait transporté dans le coin infirmerie. Quand ma mère me vit ouvrir les yeux, elle me souffla à l’oreille : ‘Fais semblant d’être très touché. À partir de maintenant, tu n’entends plus et tu ne peux plus parler. C’est ta seule chance d’en sortir.’ Un premier médecin est venu me voir ; il dit à ma mère que je n’avais rien de sérieux et que je pouvais retourner avec les autres. Savait-il qu’en disant cela, il me condamnait ? Heureusement un autre médecin est passé peu après. Il demanda mon évacuation sur l’hôpital Rothschild. Mon père me dit : ‘Toi, tu es sauvé. Pour nous, c’est fini’, et il me donna ce qui lui restait d’argent : trois billets de cent francs. Je les ai encore. Je ne devais plus jamais revoir mes parents. » (17). Cet enfant a survécu mais pas cette petite fille malade dont l’assistante sociale Annette Monod s’est souvenue qu’elle la suppliait de « demander aux gendarmes sa libération parce que, l’année durant, elle avait été très sage, qu’elle avait bien travaillé à l’école et qu’elle ne méritait pas de rester en prison » (18).
 

Ils ont sauvé l’honneur de la médecine

En dehors de l’enceinte du Vel dHiv, des médecins non juifs, choqués par cette rafle, ont eu une attitude admirable en aidant du mieux qu’ils le pouvaient les Juifs pourchassés. Il convient de rappeler la démarche de quelques médecins qui ont sauvé l’honneur de la médecine.  Les docteurs Charles Laubry, Georges Duhamel et Louis Pasteur Vallery Radot ont accompagné la comtesse de La Bourdonnais chez l’archevêque de Paris Emmanuel Suhard afin d'exprimer leur indignation (19). Le cardinal Suhard a alors écrit la première lettre officielle de protestation au maréchal Pétain : « Profondément ému par ce qu’on nous rapporte des arrestations massives d’israélites opérées la semaine dernière et des durs traitements qui leur ont été infligés notamment au vélodrome d’Hiver, nous ne pouvons étouffer le cri de notre conscience. C’est au nom de l’humanité que notre voix s’élève pour une protection en faveur des droits imprescriptibles de la personne humaine. » (20). 
 
Oui, la folie criminelle de l’occupant a été secondée par des Français, par l’État français
Après plusieurs jours de calvaire, les personnes rassemblées au Vél’d’Hiv ont été transférées dans les camps du Loiret. Les enfants ont été ensuite renvoyés au camp de Drancy pendant quelques semaines avant d’être déportés et gazés le jour de leur arrivée à Auschwitz. Dix ans après la rafle, le docteur Jean Goldman a exprimé sa reconnaissance à l’égard de l’équipe soignante de la Croix Rouge : « nous avons pu cons­tater (…) une sym­pathie et une serviabilité, sincères et agissantes, que l'on appré­cie surtout dans les heures de tristesse et de désolation. Mais que ces derniers sachent bien que nous n'oublierons jamais l'aide matérielle et morale qu'ils nous ont accordée et, au nom de tous nos martyrs et pour nous-mêmes, qu'ils en soient ici très sincèrement et très affectueusement remerciés. » (3).  Le dimanche 16 juillet 1995, sur les lieux de l’ancien Vélodrome d’Hiver, le président de la République Jacques Chirac a reconnu la responsabilité de « l’État » dans la déportation des Juifs de France au cours d’un célèbre discours : « Ces heures noires souillent à jamais notre histoire et sont une injure à notre passé et à nos traditions. Oui, la folie criminelle de l’occupant a été secondée par des Français, par l’État français. ».
 

Bibliographie

  1. Éric Conan Henry Rousso, Vichy, un passé qui ne passe pas, Fayard/Pluriel, 1996, p. 16.
  2. Levy C., Tillard P., La grande rafle du Vél’ d’Hiv, Robert Laffont, 1992, p. 61.
  3. Goldman J., Douze heures de garde au Vél’d’Hiv. Journal de l’Association des Médecins Israélites de France, Décembre 1952, 10, 28-30.
  4. Levy C., Tillard P., La grande rafle du Vél’ d’Hiv’, Robert Laffont, 1992, p. 62.
  5. Roger Berg, La persécution raciale. Paris. Office français d’édition, 1947, p. 55.
  6. Kaspi André, Les Juifs sous l’Occupation, Seuil, 1991, p. 231.
  7. Levy C., Tillard P., La grande rafle du Vél’ d’Hiv, Robert Laffont, 1992, p. 81.
  8. Halioua B., Blouses blanches, étoiles jaunes, Liana Levi, 2000, p. 191.
  9. Archives du Centre de Documentation Juive contemporaine (CDJC) Mémorial de la Shoah, XCVI-32.
  10. Archives du Centre de Documentation Juive contemporaine (CDJC) Mémorial de la Shoah, XCVI-32.
  11. Levy C., Tillard P., La grande rafle du Vél’ d’Hiv, op. cit., p. 117.
  12. Kaspi André, Les Juifs sous l’Occupation. Seuil, 1991, p. 232.
  13. Levy C., Tillard P., La grande rafle du Vél’ d’Hiv, op. cit., p. 118.
  14. Archives du Centre de Documentation Juive contemporaine (CDJC) Mémorial de la Shoah, CCXXI-20.
  15. Levy C., Tillard P., La grande rafle du Vél’ d’Hiv, op. cit., p. 119.
  16. Karel W., Opération Vent printanier, Edition La Découverte 1992., pp. 39-40.
  17. He Y., L’Hôpital Rothschild sous l’Occupation, thèse de docteur en médecine Paris XII, 1996, témoignage de Léon Favier ex-Ickowicz, p. 130.
  18. Levy C., Tillard P., La grande rafle du Vél’d’Hiv, op. cit., p. 67.
  19. Halioua B., Blouses blanches, étoiles jaunes, Liana Levi 2000, p. 194
  20. Guerry E., L'Église catholique en France sous l'occupation Flammarion, 1947, p. 40.