Liés par les mêmes valeurs, le même respect de l'humain

Témoignage d'un cadre infirmier sur l'aspect unique de la relation de "soins" et d'accompagnement en chambres mortuaires.

Par : Mireille Noury, Cadre infirmier, chambre mortuaire, groupe hospitalier Necker-Enfants malades, AP-HP, membre du groupe de recherche et de réflexion « Accompagnement du deuil périnatal », Espace éthique / AP-HP | Publié le : 18 Novembre 2005

Extrait du dossier Face à la mort périnatale et au deuil : d’autres enjeux, Espace éthique, 2005

 

La sonnerie du téléphone retentit. Je décroche le combiné, mais sans me laisser le temps de présenter le service, une voix demande : « Je voudrais prendre rendez-vous avec le docteur x. »
« Je suis désolée, Madame, vous n'êtes pas dans le service du docteur x. »
Agacée, la voix répond : « Ah oui, et je suis où alors ? »
« Vous êtes à la chambre mortuaire ! »
Un cri : « Ah, mon Dieu, quelle horreur ! »

Cette réaction montre bien la façon dont notre société envisage la réalité de la mort. La chambre mortuaire est pourtant le lieu où reposent ceux qui nous ont été les plus chers : nos pères, nos mères, nos enfants...
Quand nous nous dirigeons vers la porte pour accueillir une famille, c'est à chaque fois à la rencontre d'une histoire familiale unique que nous allons. Comme avec la famille de A...

Tout commence par un appel téléphonique : « Nous sommes les parents de A., nous partons maintenant et serons là dans une heure ! »
Je venais d'arriver dans le service et c'était la première fois que je devais présenter un fœtus âgé d'une vingtaine de semaines d'aménorrhée. Mille questions se posaient sur ce qu'il était opportun de faire, mille questions mais une seule exigence : faire de cette rencontre un moment plein de douceur.
Nous avons lavé le petit corps et, avec le jersey utilisé habituellement pour la confection des plâtres, nous avons réalisé un petit bonnet. Deux petits trous pour les manches et le petit être était habillé de sa tunique.

Peu de temps après, on sonnait à la porte d'entrée... Les parents nous attendaient. Nous les avons conduits au salon où reposait le bébé. Ils ont longuement, et avec tendresse, regardé leur enfant et nous ont demandé de rester près d'eux. Puis, d'un sac, ils ont retiré une lettre et un dessin et, à voix haute, ont lu la lettre du grand frère. Une lettre qui disait son amour à un petit frère qu'il ne connaîtrait jamais, mais qu'il aimait quand même.
Prés du dessin du grand frère, un minuscule chien en peluche est déposé. Puis ils parlent de leur enfant, de l'importance de ce moment pour eux : « nous sommes venus dire un dernier au revoir ce matin, avec beaucoup d'émotion, d'amour et de tendresse. »

Ils sont repartis, laissant une impression de douceur inexprimable. Grâce à eux, nous avons appris et mieux compris : symboliquement, ils venaient d'ouvrir la porte aux futurs parents. Parmi eux, les parents de C.

Il est blond et ils sont émerveillés devant leur fils âgé d'une trentaine de semaines d'aménorrhée. Le papa découvrait la beauté des mains de cet enfant et exprimait sa tristesse de n'avoir que sa mémoire pour y graver ces images. En cherchant ensemble, nous avons pensé aux empreintes de mains faites par les enfants en maternelle, à la magie du tampon encreur détourné de son usage classique. Des empreintes des mains et des pieds furent donc faites, des mèches de cheveux délicatement coupées.

Au fil des jours, et en écoutant les familles, nous collectons des éléments de rituels spontanés que nous pouvons ensuite proposer aux familles en quête de gestes significatifs. Ainsi ce petit cercueil posé sur des tréteaux au niveau du sol et où reposait l'enfant lors de la mise en bière. Eh bien, nous l'avons tout simplement déposé sur une table drapée de blanc. Tout naturellement, les parents ont pu caresser une dernière fois la joue et les cheveux du bébé.

Et puis cette maman dont l'enfant était mort accidentellement. Après que l'obstacle médico-légal fut levé, elle pu prendre son enfant dans ses bras et, à l'heure fatidique, déposer elle-même son fils dans son cercueil blanc. Pour elle qui l'avait mis au monde, c'était elle qui devait l'accompagner dans ce geste ultime...

Aujourd'hui les parents qui le souhaitent - et ce sont les plus nombreux - font eux-mêmes la mise en bière de leur enfant. Repoussant cet instant, ils privilégient l'ultime rencontre dans le berceau familier, souvent entouré des grands parents et de la fratrie. Ainsi cette maman, dont le désir à l'heure de la mise en bière était de procéder elle même. Et puis, au dernier moment, je l'entendis gémir : « Je ne peux pas… » C'est alors que d'autres mains prirent le relais et elle entendit cette réponse pleine de tendresse : « Mais si, vous le faites... je suis vos mains ! »

Je peux dire avec humilité que j'ai encore mille choses à partager sur ce métier plein d'humanité. Comme cela arrive en soins palliatifs, ces accompagnements ne sont possibles que parce qu'ils s'inscrivent dans une dynamique d'équipe liée par les mêmes valeurs, le même respect de l'humain.

Nos mains lavent les corps et les cheveux. Elles maquillent et parfument, restaurent avec délicatesse après les autopsies. Elles caressent les cheveux des morts pour apprivoiser la peur des vivants.