L’urgence de la compassion

Doit-on, parce que les moyens le permettent, entreprendre en toutes circonstances des gestes réanimatoires ? Ce pouvoir par la technique et le savoir impose-t-il de faire ou pas ? Comment peut-on interrompre sans abandonner ?

Par : Florence Deciron-Debieuvre, Médecin urgentiste, chef de service SAMU 72 SMUR CESU | Publié le : 03 Février 2015

Comment peut-on interrompre sans abandonner ?

Imaginé il y a plus de 50 ans comme l’unique moyen de transports des patients graves déjà hospitalisés, le Service mobile d’urgence et de réanimation (SMUR) s’est très rapidement inscrit comme la marque de fabrique d’une société française solidaire dépêchant au plus près de l’urgence vitale, le plus souvent à domicile, des moyens hospitaliers.
Cette logique place aujourd’hui, sur les lieux, les équipes du SMUR avec des capacités exorbitantes de réanimation, repoussant sans cesse les limites de la vie et, de façon inattendue, les confrontent aux attentes de la société actuelle, en tout premier lieu ses représentations concernant la mort. Des questionnements douloureux émergent et conduisent à s’approprier de nouvelles modalités de décision d’une nature étrangère au formalisme initial de la médecine préhospitalière.
Doit-on, parce que les moyens le permettent, entreprendre en toutes circonstances des gestes réanimatoires ? Ce pouvoir par la technique et le savoir impose-t-il de faire ou pas ? Comment peut-on interrompre sans abandonner ?L’émergence d’une réflexion autour de la fin de vie a permis ainsi de construire un panel de stratégies réanimatoires inattendues, qualifiées d’attente, de validation, voire de réanimation compassionnelle.
Dédiées davantage à ceux qui restent qu’au patient, elles apparaissent aujourd’hui comme une sorte de fiction dont l‘objectif thérapeutique premier serait de permettre à tous – ceux qui sont sur place, proches et professionnels – de lutter contre le pouvoir dissolvant de la mort.
La présence d’une équipe du SMUR dans les situations de fin de vie valide encore l’idée d’un « possible » potentiel. Comment s’extraire de ce qui va immédiatement contraindre à la fois physiquement et moralement ? La non-réalisation de gestes pourrait être perçue par les proches comme une attitude déloyale.
Ce qui reste ainsi en partage, ce qui est commun, c’est une certaine humanité, plus spécifiquement une vulnérabilité. L’équipe sur place porte à cet instant une double responsabilité, celle de soignant et celle de vivant. C’est au travers de cette dissymétrie naissante, par la dépendance et la fragilité des proches, que l’équipe SMUR va se transformer en une sorte d’« obligé ». Consciente de sa totale incapacité à accomplir des miracles, elle répond alors par sa présence, par son engagement à accompagner une situation aux intervenants multiples.
En mettant en œuvre des actes tels que la réanimation compassionnelle, elle donne à chacun la possibilité de situer sa place et sa responsabilité face à la mort d’autrui.
Perçue longtemps comme un automate de la réanimation, le SMUR, au travers de sa réflexion sur la fin de vie, ouvre un espace d’expression, de création. Réaliser un acte compassionnel au travers de la succession d’actes techniques permet tout autant de s’intéresser au devenir d’un mort qu’à la prise en charge et au soutien des proches.
Par cette succession d’étapes et de passages, cette réanimation compassionnelle transforme les équipes du SMUR en passeurs, renouant ainsi avec les antiques traditions des rites funéraires.