Pandémie grippale : entre logique d’affrontement et complot du silence

Par : Annie Clerc de Marco, Médecin, consultante experte en risques | Publié le : 31 Juillet 2009

Les enjeux éthiques émergent et ne vont pas cesser de se poser avec acuité au cours du développement de la pandémie grippale A/H1N1. Qui aura « droit » à quoi, quand, comment et pourquoi ? en seront la traduction individuelle ou collective, plus ou moins anxieuse, organisée, voire revendicative. La rationalisation des décisions sera plus ou moins contestée et les justifications jugées plus ou moins contestables : complaisantes, au mieux, élitistes au pis, et de toutes façons inaudibles. Le risque de survenue d’une crise est hautement probable puisque cette dernière « prend les rênes » à la survenue de « l’incompréhensible ».

Pour ses spécialistes (cindynistes), la crise ouvre la quête de la compréhension par une série de questions qui va permettre de découvrir un système, le « plan de lutte exemplaire » dans sa globalité et donc dans le détail de son organisation comme de ses dysfonctionnements. Il serait encore temps de faire parler la « boîte noire » pour poser un ou des diagnostics permettant une stratégie d’anticipation ou de gestion optimisée… mais encore faudrait-il vouloir et pouvoir mettre en œuvre cette démarche diagnostique.

 

Pandémie, pandémite, pandémythe

Le sida a ranimé une des plus grandes peurs ancestrales - l’épidémie - qui semblait pourtant avoir été vaincue par une médecine triomphante, soutenue par l’arrivée massive d’antibiotiques redoutablement efficaces contre les maladies infectieuses.

Depuis, le monde viral et l’émergence de nouvelles pathologies ne cessent d’inquiéter une société civile « trahie » par un progrès plus porteur de catastrophes que de bénéfices. Elle cherchera désormais dans les mythes et l’imaginaire le « mal comme source de malheurs », alimenté par des flambées médiatiques récurrentes et des hypothèses heuristiques que l’actualité semble confirmer « inexorablement ».

L’absence de culture de risques, le manque d’humilité des acteurs décideurs, la perte de crédibilité des experts et le défaut de retours d’expérience précipitent aux crises convulsives et les transforment en lutte de pouvoir.

En effet, face aux crises, le comportement des décideurs est aussi singulier qu’obsessionnel :

  • Montrer qu’on prend des mesures immédiates et pertinentes, même si l’on ne sait pas de quoi on est « exactement » menacé.
  • Revendiquer la transparence, depuis l’affaire du sang contaminé, il faut entendre qu’au moins on nous aura tout dit… jusqu’à son contraire.
  • Ne pas affoler l’opinion, puisque l’État providence, veille et gère dans l’intérêt collectif, sauf que les pressions de puissants, ou de minorités conquérantes, font de la santé publique une succession de diktats de quelques uns parfois au détriment du plus grand nombre.

Ainsi, en, même temps que survient un risque, on en a la parade, le contrôle par la source, voire le responsable, le plus souvent l’acteur solvable que nous « impose » de plus en plus un droit compassionnel.

L’anticipation des connaissances, les déclarations précipitées, contredites par la science ou les faits, jusqu’aux discours incantatoires de réassurance, ont créé une culture de crise dont les mêmes causes engendrent les mêmes effets.

L’ESB, la « grippe aviaire », et aujourd’hui H1N1, en sont des révélateurs éloquents.

Apprendre des crises

Le rapport d’information au Sénat (session ordinaire 2005/2006 de la sénatrice Nicole Bricq) sur la « gestion de la grippe aviaire » en a fait l’amer constat tant sur le plan des « erreurs » diagnostique, stratégique et opérationnelle, qu’au regard de sa conclusion qui claque comme une sentence :

« Ainsi, tant du point de vue de l’architecture des agences que des modalités d’action et de décision de l’administration, le dispositif de sécurité sanitaire, ne répond pas à la notion de bonne administration. »

Le Sénat rend hommage à l’OIE qui tenta vainement de concentrer, tous les efforts de lutte contre le H5N1 en santé animale.

Connu depuis 1959, le « nouveau virus » extrêmement pathogène pour les oiseaux, avait été éradiqué à Hong Kong en 1997. Ceci prouve qu’il ne faut pas confondre un risque et un danger et qu’H5N1, source potentielle d’épizootie, voire de panzootie, devait pouvoir être contrôlé si…

S’il n’y avait pas eu une erreur diagnostique(1), stratégique(2) et l’absence de réflexion éthique, sociale et sociétale.

En octobre 2005, la filière avicole était exsangue en France et dès la fin de l’année, la panzootie était déclarée. Dès lors H5N1 constituait une véritable menace, alors qu’on aurait pu faire l’économie d’un plan grippe aviaire en aidant massivement les pays d’Asie du Sud-Est, stratégie vétérinaire, au lieu de thésauriser masques et antiviraux qui « risquaient » bien d’atteindre leur date de péremption.

Et pendant ce temps là… la Réunion était meurtrie par l’épidémie de chikungunya, démontrant que l’intoxication des faux risques nuit gravement à la gouvernance des enjeux de santé publique. Les plus optimistes faisaient remarquer, cependant, que nous bénéficions au moins d’un plan de lutte contre une pandémie imminente et si ce n’était par H5N1, ce serait par un frère.

 

Sur-réaction et sur-médiatisation

Enfin, H1N1 arriva et la désorganisation constatée sur le terrain, et rapportée par les média, inhérente à quelques cas aux urgences, semble montrer que le « plan exemplaire » H5N1 n’était peut-être pas tout à fait au point et peu adapté à la « réalité » de la « vraie » pandémie de grippe H1N1.

Aujourd’hui, la société civile a du mal à comprendre cette épidémie longtemps invisible et silencieuse, aux déclarations fracassantes et au plus haut niveau d’alerte OMS des fameux plans de lutte qui ne « fonctionnent » pas, dès lors qu’un foyer se révèle et explose à la Une des journaux (Toulouse, Bois Colombes, etc.)

Plus que l’exclusive réflexion éthique c’est l’approche transdisciplinaire qui doit prévaloir dans la gestion d’une épidémie ou d’une pandémie.

En effet, les conséquences d’une pandémie sont multidimensionnelles. Le phénomène va impacter la santé de la population mais peser sur les sphères psychologique, sociale, économique voire politique.

Il sera bien difficile, sous la pression infectieuse, d’encadrer la pression de l’imaginaire et de mobiliser, sur les comportements altruistes et de solidarité.

Nous avons raté deux « alertes », celle du H5N1 et la première vague H1N1, pour sensibiliser les populations, leur révéler les véritables enjeux et accompagner les comportements, à acquérir, en cas de grand danger.

Nous sommes tous responsables de laisser la conquête du pouvoir, par la parole, aux politiques, décideurs, structures gouvernementales, obnubilés par la presse, rivaliser de connaissance et de reconnaissance.

Il conviendra de revenir aux grands fondamentaux et à la définition des mots.

Aucune conduite de gestion d’une pandémie ne peut se faire sans mobiliser la population. Il est temps de l’éclairer, avec humilité et respect, avant que la panique ne s’empare d’individus qui demeurent toujours convaincus qu’on les a manipulés ou qu’on leur a menti, d’autant que la plupart sont « naïfs » de toute situation d’urgence sanitaire !

Les réponses univoques et simplistes des antiviraux et des masques – inaccessibles à l’initiative individuelle responsable – ne contiendront ni la colère légitime, ni l’indignation au moment où les faits contrediront les discours péremptoires.

D’ailleurs, l’actualité en sa généreuse prolificité d’informations, nous abreuve de signaux faibles que nous ne savons ni repérer, ni entendre.

Au regard des premiers cas documentés, des premiers résultats d’étude et de l’évaluation de la faible virulence de H1N1 « première vague », il semble que la prescription d’antiviraux ne soit plus appropriée puisque pouvant générer des résistances qui seront, sans doute, pénalisantes à la deuxième vague…

Humilité et humanité

Et si l’éthique nous incitait seulement à l’humilité et la prudence ?

Si elle nous apprenait à construire une vision commune partagée ?

Si elle nous permettait de résister aux pressions ?

Si elle favorisait la restauration de la confiance ?

Et si elle osait s’interroger sur la gestion de crise comme « séquestration » du pouvoir par le savoir ?

Vaste programme et plébiscite des « sciences » molles comme des sources  atypiques dont Jean-François Girard rappelait l’importance dans son rapport sur les systèmes d’alerte :

« Si l’on ne cherche pas à l’avance les risques, par une stratégie d’anticipation, on les découvre trop tard.

C’est dire que les crises sanitaires ont conduit à prendre conscience de l’indispensable professionnalisme qui doit s’imposer : le repérage de l’alerte, la détection du risque et la gestion de crise ne s’improvisent pas, ce sont des métiers ! On parle même d’une nouvelle discipline : la cindynique. »

Mais qui lit ces rapports et en parle après les avoir demandés ?

 

Notes

(1) « Inaptitude de la communauté internationale dans son ensemble, responsable de n’avoir pas pris assez tôt la  mesure de la maladie animale et surtout l’importance de lutter contre ce fléau à sa source chez les oiseaux ».

(2) « L’utilisation systématique de l’expression « grippe aviaire » pour désigner indifféremment la maladie animale et la maladie humaine a contribué à semer la confusion dans les esprits sur la réalité scientifique de cette crise ».