Porter en imagination, voire en utopie, de nouvelles idées

"[Les débats dont se saisiront les Espaces éthique régionaux] doivent naturellement être orientés sur les choix possibles pour lesquels la philosophie, les sciences humaines et sociales et le droit sont interpellées et appellent un travail multidisciplinaire effectif sous tendant le respect des postures de chacun et l’ouverture vers des avancées épistémologiques de chacune des disciplines participantes."

Par : Christian Hervé, Professeur des Universités en médecine légale et droit de la santé , Directeur du Laboratoire d'éthique médicale, de droit de la santé et de santé publique de la faculté Necker-enfants Malades | Publié le : 12 Février 2014

L’installation officielle des Espaces de réflexion éthique régionaux doit être saluée. Aussitôt, peuvent être esquissés les enjeux qu’ils vont être amenés à soulever pour aborder les questions éthiques, dans la discussion et l’information scientifique qu’ils vont prodiguer et cela en lien forts avec la recherche, l’enseignement et le soin.
Mêlant les forces locales souvent réduites qui sont les nôtres, qu’elles soient universitaires ou hospitalières, notre espace d’Ile-de-France doit faire appel à l’imagination, à l’innovation dans notre domaine qui est celui du sens des pratiques de soin, de recherche en mettant en exergue la pensée critique et constructive. Que les questions éthiques se posent par les professionnels dans leurs pratiques mêmes ou qu’elles soient imposées par une évolution du corps social, ces approches de travail commun demandent alors l’élaboration discursive de règles de pensée communes permettant l’adhésion des professionnels représentant les disciplines et l’adoption de la forme « communication-explication-résolution » des enjeux abordés par des débats démocratiques. Ces débats doivent naturellement être orientés sur les choix possibles pour lesquels la philosophie, les sciences humaines et sociales et le droit sont interpellées et appellent un travail multidisciplinaire effectif sous tendant le respect des postures de chacun et l’ouverture vers des avancées épistémologiques de chacune des disciplines participantes.
 
Ces enjeux pour l’Ile-de-France sont majeurs ; nous concentrons une très grande partie de la recherche, de l’enseignement et le nombre de lits hospitaliers. Comme région particulièrement importante dans l’économie nationale, nous devons avoir continuellement à l’esprit les différentes dimensions que sont les éthiques et déontologies des différentes professions intervenant dans le domaine de la santé.
Prenons deux exemples qui nécessiteront la réflexion éthique pour construire avec les professionnels, voire avec les décideurs, les limites d’évolution d’organisation en médecine qu’elles soient de recherche ou de prise en charge des patients. Dans le cadre de la recherche, c’est le cas de la médecine dite « personnalisée ». Les enjeux éthiques de cette nouvelle organisation consistent à en connaître la réalité des organisations, ceux des limites du stockage, de la cession des éléments et produits du corps humain – désormais rassemblés comme les autres données, qu’elles soient cliniques, biologiques, anatomo-pathologiques, génétiques et radiologiques, dans respectivement des Centres de Recherche Biologique (CRB) et dans les entrepôts de données (CDW) – et des rapports avec l’industrie des nouvelles technologies. En effet, cet exemple montre comment la recherche et les pratiques médicales vont évoluer considérablement par un nouveau paradigme évoqué dans le rapport Lauvergeon qui détaille un principe et sept ambitions pour l’innovation scientifique notamment médicale comme « la médecine personnalisée ». Le rapport d’Anne Lauvergeon cumule des enjeux éthiques et bouleverse notre vision que nous avons de cette véritable recherche, néanmoins proche de la clinique puisqu’individualisée, nous amenant à repenser les règles de protection des patients dans un domaine où clinique et recherche se confondent et dont les enjeux dépassent la relation médecin malade : qu’inscrire alors dans le formulaire d’information en vue d’un consentement ?
 
De même, comme deuxième exemple les pratiques de la médecine classique, en raison de l’augmentation de l’espérance de vie, vont s’ouvrir sur des prises en charge médico-sociales intégrant aux éléments du parcours de soins des personnes jusqu’au parcours de santé, lui-même dépendant du projet de vie élaboré avec les personnes vieillissantes. De l’hospitalo-centrisme, l’évolution ambulocentrée est désormais initiée qui, associée avec les transferts de compétences et de responsabilités vers des professionnels paramédicaux ou de nouveaux métiers procurent la nécessité d’une réflexion à la fois sur la bientraitance, la solidarité sociétale et les systèmes économiques alors mobilisés.
De nombreux autres thèmes, d’ailleurs plus classiquement évoqués dans la réflexion éthique, vont interpeller ces espaces régionaux qui auront un pouvoir d’éclairement des acteurs et régulateur des actions et des réflexions dans une Europe qui nécessite des espaces nouveaux de pensée qui, en vertu des enjeux, s’avèrent indispensables. Ainsi se libérant des actuelles idéologies. Il s’agit de porter en imagination, voire en utopie, de nouvelles idées et approches qui, de l’ordre de l’affirmation et de la protection de la nature humaine concilieraient avec bonheur ce qui apparait aux professionnels comme des contraintes alors qu’elles sont devenues pour la nation des voies obligées ! Dès lors que ces enjeux, considérés de cette sorte, tendraient vers plus de justice et de santé, un pas ne serait-il alors fait vers plus d’humanité qu’aujourd’hui ?