A propos de la dévalorisation par les mots dans la maladie d'Alzheimer

A la question de savoir si nous avons tendance à utiliser des termes plutôt négatifs, dévalorisants, dans le cadre de l’Alzheimer, plus que dans d’autres circonstances, la réponse est oui. On s’intéressera moins aux usages particuliers dans le cadre du soin, qui peuvent aller de la familiarité excessive à la violence verbale, qu’aux connotations contenues dans le langage officiel lui même, administratif ou médical: c’est-à-dire celui où n’intervient pas une intention personnelle, une réaction affective ou autre.

Par : Armelle Debru, Professeur d’histoire de la médecine, université Paris Descartes, Espace éthique/IDF | Publié le : 03 Mars 2014

Une raison de dévalorisation : la contamination entre un sens spécialisé et un sens commun connoté négativement.
Il n’y a pas de risque dans le cas où un mot spécialisé, médical, n’a pas d’équivalent dans le langage commun. Epileptique, par exemple, n’a pas d’équivalent dans la langue ordinaire, de même tuberculeux ou diabétique…
En revanche, l’histoire de certaines spécialités est pleine de désignations ambivalentes parce qu’appartenant à deux langages : ainsi on a longtemps appelés en médecine idiots les personnes atteintes d’idiotie, cas d'arriération mentale, crétins ceux affectés de crétinisme, conséquence d’une affection de la thyroïde, débile, etc. Or les synonymes de la langue commune sont abruti, imbécile, demeuré, sot et autres…
La frontière des significations est poreuse, la connotation est toujours négative.
C’est le cas de dément et de démence. Synonyme de la langue ordinaire : fou, délirant, cinglé.
Pour éviter ces connotations involontaires et conserver le seul sens médical, les psychiatres ont constamment changé les noms : les « fous » deviennent « aliénés », puis « malades mentaux ». Actuellement pour « dément » on fait parfois appel à « personnes désorientées », dont la connotation se veut neutre. On ne peut pas supprimer toute référence à la langue ordinaire. De plus, les mots ont une histoire, ils vivent et meurent, et d’autres apparaissent.
 

Ellipse, infantilisation et stigmatisation

Un autre mécanisme : la dépersonnalisation, aggravée par l’infantilisation, dans les cas d’Alzheimer ou de gériatrie
 
Toute institution tend à une emprise en désignant d’un terme collectif les individus qu’elle accueille : la notion d’individu ou de personne va subir une ellipse, de plusieurs manières. Par exemple :
- une opération fréquente de langage consiste à transformer le déterminant en substantif : les personnes entrantes devient les « entrants », De même : « patients » est utilisé pour toute personne autre que les soignants entrant dans une institution de soin;
- l’usage de la troisième personne : « conduisez le/la... » ;
- le langage (exclusif) de l’injonction, qui appauvrit et infantilise : « venez, asseyez vous, mangez, etc. »
Pas d’intention de dénigrement mais une recherche de raccourcis commodes et fonctionnels. Pourtant, il y a écrasement de l’individualité à ce niveau, dépersonnalisation.
 
Infantilisation ou mise dans une catégorie de non adulte. Par exemple :
- La « fugue », réservée aux jeunes, enfants ou adolescents, qui fuient une autorité avec une idée de fuite momentanée, n’est jamais employée pour les adultes (on préfère « échappée », « fuite », « escapade », « évasion » etc.).
Si le mot traduit la révolte, la provocation intentionnelle, dans le cas d’un patient atteint de la maladie d’Alzheimer, elle pourrait renvoyer à une perte du contrôle de l’autorité chargée de veiller à la sécurité – d’où la connotation mise en avant de mise en danger.
En réalité, cette connotation touche davantage à l’immaturité et l’inacceptable rupture de la reconnaissance de l’autorité. Notons une tendance à remplacer « fugue » par « errance. »
 
Stigmatisation, marque négative caractéristique attribuée à la personne
On attribuait autrefois de la méchanceté au bossu, borgne, manchot, estropié, bancal etc. pour des raisons mystérieuses.
Aujourd’hui cette « méchanceté » est attribuée à des personnes qui sortent des normes, ou réagissent d’une manière parfois agressive, en raison de leur maladie.
 
On observe que le langage charrie souvent – à l’insu de ceux qui parlent - des connotations ou représentations négatives. Les personnes atteintes de la maladie d'Alzheimer sont particulièrement vulnérables à cette tendance, étant souvent difficiles;
Une façon de l’éviter est de prendre conscience de ces connotations, de renouveler les mots en cherchant ceux qui en sont dépourvus, mots anciens ou nouveaux- et si possible reflétant les valeurs du soin, en premier lieu le respect ;
 
Il faut se rappeler que les mots sont certes prononcés, mais également entendus et leur sens éprouvé par celui auquel on s’adresse ou dont on parle.