Protéger la vie

"Dans notre travail, nous devons préparer la personne morte, l'habiller avec décence. Il s'agit là d'un enjeu éthique, par rapport à ce qu'elle a été, mais aussi pour participer au deuil de la famille. On est intéressé lorsque les familles nous parlent de leur défunt. Pour nous c'est important. Notre relation devient différente, plus proche."

Par : Jean-Yves Noël, Infirmier, responsable de l'amphithéâtre des morts, hôpital Necker - Enfants-Malades, AP-HP | Publié le : 18 Novembre 2005

Texte extrait du dossier thématique de 2005 « Face à la mort périnatale et au deuil : d’autres enjeux », disponible en intégralité en suivant le lien situé à la droite de la page.

Texte également paru danse Soigner après la mort. Pratiques en chambres mortuaires, Collection Espace éthique/AP-HP, DVD, 2004

 

Rapport à l’Autre

Les relations que l'on entretient avec les familles son importantes d'un point de vue humain. Elles reposent sur un choc émotionnel lié à un décès, ce que je ressentais certainement plus encore à l'hôpital Necker-Enfants malades, AP-HP, où 50 % des décès sont malheureusement ceux d'enfants. Pour un être humain, perdre un enfant représente la charge la plus terrible que l'on puisse imaginer. Il est très important de respecter les familles, les défunts, mais aussi de savoir tendre la main.
Notre rôle consiste à prendre sur nous une partie du deuil de ces familles. Cette relation tellement importante et forte peut se dérouler sur un temps extrêmement bref. Tout doit malgré tout se présenter pour les familles dans les meilleures conditions.

Les valeurs que l'on transmet nous renvoient au respect, à l'humilité. Au quotidien, on est confrontés à la mort. Cela apparaît d'autant plus délicat dans une société qui à cet égard adopte des conduites d'évitement, appauvrit ses rites mortels. Il nous faut être à l'écoute des personnes, avec une extrême discrétion.
On apprend à aimer, à respecter les gens. Au bout du compte, ce qui nous importe c'est de protéger la vie. Un peu malgré nous, on est dépositaire d'un certain savoir.

La chambre mortuaire est un service de soin. Toutefois, nous ne pouvons pas réagir seulement comme des professionnels. Il est évident que certaines situations interpellent plus que d'autres. À chaque fois qu'une personne pénètre dans cet amphithéâtre à la suite du décès d'un proche, nous ignorons tout d'elle alors qu'il convient de l'aider à supporter son choc émotionnel. Il est important de l'accueillir, de se mettre à sa disposition.
Le respect de la famille, de la mort, de la personne décédée passe avant toute considération personnelle. Il nous faut faire ressentir que l'on compatit, que l'on comprend. On doit même accepter parfois une certaine forme d'agressivité, notamment lors de la mise en bière qui signifie une rupture complète. Une telle attitude peut relever de leur deuil. Notre comportement est alors important. Il convient d'exprimer notre respect, notre considération. L'intonation de la voix peut être importante. Quelques fois il y a même des contacts physiques ; le fait de prendre la main ou le bras d'une personne. Un courant passe. Les familles le comprennent ; elles l'écrivent parfois ce qui est la plus belle des récompenses. La mère d'une petite fille morte m'a adressé cette petite carte avec la photo de l'enfant. Au dos, elle a écrit : « Merci beaucoup à vous de votre gentillesse et de votre tact. Voici une image vivante de votre petite pensionnaire. Nous penserons à vous dans votre dur métier. Qu'elle vous aide à soutenir les familles. »

Dans notre travail, nous devons préparer la personne morte, l'habiller avec décence. Il s'agit là d'un enjeu éthique, par rapport à ce qu'elle a été, mais aussi pour participer au deuil de la famille. On est intéressé lorsque les familles nous parlent de leur défunt. Pour nous c'est important. Notre relation devient différente, plus proche. On ne banalise jamais la mort ; elle nous touche toujours. Du fait même de cette activité je pense pourtant avoir une approche plus naturelle de la mort, quand bien même elle intervient dans un cadre violent.

 

Face à la mort on ne triche pas

Nos limites tiennent aux personnes, mais aussi à l'environnement du moment, également à ce que l'on vit à titre privé ne serait-ce que du point de vue relationnel. Il semble évident que certaines familles nous interpellent plus que d'autres. J'ai eu le cas n’il y a pas très longtemps d'une maman qui venait de perdre son enfant à la suite d’un sida. Elle se savait elle-même condamnée et m'a demandé s'il serait possible qu'à sa mort elle soit placée dans le cercueil de son enfant… Face à une telle démarche, on peut imaginer à quel point cela est difficile à accepter. On côtoie à certains égards l'inhumain ! Au bout du compte, tout cela s’avère malgré tout très enrichissant. Nous y trouvons la source de notre équilibre et c'est ce qui nous permet de tenir.

Face à la mort, on ne triche pas. Notre métier est une école de la vie. Nous-mêmes nous ne trichons pas. Nous sommes garants de valeurs. Pour moi, l'essentiel c'est le respect de la personne, de la vie humaine. L'expérience nous rend très humbles.
Mon contact avec la mort m'a permis de mieux comprendre ce que représente le respect de la personne humaine. Même dans un cadre difficile, les personnes nous apportent énormément. C'est pourquoi j'apprécie tellement la chance de pratiquer ce métier. On est dépositaire d'un vécu qui nous marginalise, ce qui peut donner sans suffisance un certain sentiment de puissance. Il est vrai qu'on parvient à élaborer une réflexion et une philosophie différentes. Quand je me trouve éloigné de mon amphithéâtre, je pense beaucoup aux familles. Forcément certaines nous interpellent plus que d'autres.
Notre métier consiste pour beaucoup à écouter les gens, à leur expliquer ce qui se passe chez nous, ce qu'ils peuvent attendre de nous. Écouter la famille apparaît essentiel.

Humainement, il est difficile d'accepter la mort d'un enfant. D'un point de vue philosophique, il m'est difficile de répondre. Tout à fait intimement, je pense pourtant qu'il y a quand même quelque chose après… Je n'ai pas d'explication rationnelle ou scientifique à apporter, mais je pense que rien ne se termine. Je suis sûr que ça continue derrière !
On a parfois l'impression que l'hôpital s'arrête avant nous, que la vie s'arrête avant la chambre mortuaire. Notre pratique est gratifiante : on a le sentiment d’enjeux qui touchent à des valeurs, cela davantage qu'ailleurs. On est pleinement responsable au regard d’une mission essentielle.