"Réparer les vivants" : un cœur en partage

Puissant et contrasté, le film de Katell Quillevéré, inspiré de l’ouvrage de Maylis de Kerangal, nous immerge dans l’insouciance de trois adolescents vite interrompue par un accident de voiture, dans lequel Simon perdra la vie, et dans la question du don d’organes posée à des proches accablés par la brutalité de cette disparition d’un enfant promis à un bel avenir.

Par : Monique Charron, Rédactrice médicale et chroniqueuse culturelle | Publié le : 22 Février 2017

Passionné de surf, discipline qu’il pratique avec virtuosité, Simon* ne se doutait pas, en affrontant les éléments déchaînés par ce petit matin glacial, qu’il vivait ses dernières heures non loin d’Etretat. La hauteur et la noirceur de la vague qui menaçait de les engloutir lui et ses deux amis préfigure dans le temps suspendu de l’insouciance et de la vie menée tambour battant le funeste sort qui l’attend...
Difficile d’imaginer pour cet adolescent de 17 ans qu’il serait bientôt au cœur d’une tragédie qui lui ôterait la vie et laisserait ses parents endeuillés et dévastés ! Une hémorragie cérébrale aura raison de son cerveau après l’accident de voiture survenu après l’assoupissement du conducteur. Une perte et un deuil qui bientôt se métamorphoseront en don tandis qu’ils posent cette indispensable question éthique autour du prélèvement chez un sujet en coma dépassé.
Dans cette compression du temps où se succèdent en accéléré : diagnostic de mort encéphalique, possibilité de prélèvement d’organe, accord des proches pour la transplantation cardiaque, prélèvement du cœur, réimplantation chez une femme à bout de course... nous assistons, chamboulés par l’émotion qui se lit sur le visage de Marianne-mère courage (Emmanuelle Seigner), à travers la culpabilité du père et la retenue du coordinateur de greffes, à une transplantation en live qui vient éclabousser nos certitudes en nous plongeant dans le quotidien chirurgical de l’urgence. Fidèle à la tension de l’ouvrage, le film fait alterner précipitation et pauses au fil d’un long métrage qui emprunte aussi au documentaire.
Entre le réalisme cru auquel nous convie le médecin chargé du prélèvement (Tahar Rahim), nous introduisant au plus près du scalpel dans la salle de transplantation, et l’esthétisme absolu qui plane autour du personnage central de son vivant depuis sa gestuelle de surfeur jusqu’à l’envol de son âme, le film nous immerge dans le quotidien d’un service de transplantation où l’urgence s’impose en maître et paradoxalement dans un temps suspendu marqué par le respect des émotions (du deuil, du défunt dans son corps et dans ses passions musicales).
Quatre grands moments d’éthique viennent successivement questionner le déroulement du film lors de l’annonce brutale du diagnostic de traumatisme crânien ayant entraîné une forte hémorragie cérébrale et un coma dépassé « irréversible », qu’il s’agit d’annoncer aux parents alors même que le corps de Simon maintenu sous assistance respiratoire par des machines semble encore animé sous les draps.
Le deuxième consiste pour l’équipe de transplantation à recueillir très vite l’accord de proches terrassés par la douleur et non préparés autorisant le prélèvement de ce jeune cœur en parfait état qui sauverait un malade figurant sur une liste d’ attente. Après quelques réticences, assez peu marquées, l’acceptation des parents permet à ce cœur de battre de nouveau dans une autre poitrine.
Le corps tatoué de Simon va désormais porter la cicatrice du prélèvement effectué dans le plus grand respect de son anatomie par une équipe attachée aux principes éthiques et à la restauration des corps, consciente de ce qui se joue comme rite de passage et qui s’enquiert des préférences musicales du jeune homme pour nous offrir à l’occasion de son envol un moment d’une rare poésie. Une fois de plus l’éthique est au rendez-vous avec ce staff de soignants réunis dans le plus grand respect autour du corps de Simon.
Enfin, dans le deuxième volet, une mère de deux enfants (subtilement interprétée par Anne Dorval), vivant au ralenti du fait d’une insuffisance cardiaque terminale, renaîtra grâce à cette transplantation. Perte pour les uns, renaissance pour les autres, le don d’organe ici traité avec justesse et énergie s’encombre assez peu de réticences légitimes auxquelles sont confrontées les équipes soignantes dans ce moment crucial où elles interrogent les familles sur les possibilités de prélèvement.
La mort encéphalique n’est pas une mort simple, notamment pour les proches confrontés à la vue d’un malade en soins intensifs, qui prête à confusion tant il semble que la vie persiste dans cette poitrine qui se soulève au rythme du respirateur. C’est tout l’enjeu de la réanimation compassionnelle, récemment évoquée lors du séminaire Les Clés de l’éthique, qui insistait sur la nécessité d’une pause, d’une parenthèse permettant à la famille une prise de conscience progressive en réintroduisant une contrepartie symbolique adoucissant la brutalité de la mort.
 
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