Révolution technologique : vers un bouleversement systémique du monde

"Demain, un simple clic sur l’étiquette d’une robe vous permettra d’envoyer votre agent intelligent enquêter sur la toile internet en quelques millisecondes pour savoir si une information croisée, vérifiée en terme de sources, existe sur la façon dont elle a été produite. Alors votre acte d’achat deviendra « engageant », que vous le vouliez ou non."

Par : Pierre Giorgini, Ingénieur, spécialiste des télécommunications, Président-Recteur de l’université catholique de Lille | Publié le : 04 Avril 2016

Ancien directeur délégué de France Télécom Recherche et Développement, Pierre Giorgini est le Président de l’Université catholique de Lille. Il est considéré comme un des meilleurs spécialistes des mutations technologiques qu’il accompagne et décrypte avec les compétences du scientifique et la finesse de l’épistémologue. Son dernier livre fait partie des meilleures ventes des essais.
La Journée thématique sciences, éthique et société proposée le 15 avril 2016 à l’Espace éthique s’inscrit dans la perspective des ses deux ouvrages de référence : La Transition fulgurante (Prix MERI d’éthique 2015) et La fulgurante recréation parus en septembre 2014 et janvier 2016 chez Bayard.
 

Nous vivons une transition fulgurante

Plus qu’une crise, nous vivons une transition fulgurante d’un ancien monde vers un monde nouveau. Cette transition est économique, financière, sociale, environnementale et géopolitique. Elle est globale et s’inscrit dans une transformation du monde dont personne n’est en mesure de prévoir la nature avec exactitude. Il s’agit donc d’une transition vers autre chose. La vitesse de cette transition est probablement sans précédent du fait à la fois de son accélération mais aussi de son ampleur. Elle pose des questions d’ordre éthique fondamentalement nouvelles dans tous les secteurs de l’activité humaine.
Cette fulgurance apparente provient notamment de la combinaison d’une nouvelle révolution techno-scientifique avec le basculement dans un nouveau paradigme des modes de coopération entre les hommes et entre les machines, combinée à son tour avec la transition vers l’économie créative. Il s’agit en fait d’un bouleversement « systémique ».
Ce basculement dans un nouveau paradigme des modes de coopération concerne les modes de conception et de fonctionnement des divers systèmes de coopération au sens large. Il s’agit là de la coopération entre les hommes (systèmes organisés, communautés, institutions, groupes informels, etc.), entre les hommes et les objets (relations hommes-machines au sein d’un environnement « intelligent » d’objets) et entre les objets eux-mêmes.
Est-ce une nouvelle façon d’appréhender et de gérer la complexité qui est en marche ? Est-ce une nouvelle façon d’exercer sa rationalité qui émerge ? Pendant l’ère industrielle, on modélisait principalement les systèmes complexes (techniques et organisationnels) sous forme arborescente (organigramme, découpage en éléments simples, etc.) ou de flux linéaires (processus, chaînes de productions, etc.). Ce mode de pensée cède le pas, de façon rapide et générale, au mode coopératif maillé et réparti. Chaque élément du système est à la fois client et serveur, source et destination. L’intelligence globale n’est plus concentrée dans un serveur central qui collecte et distribue les données une fois traitées. Une capacité globale de traitement et de stockage de l’information est répartie en réseau. Elle produit une intelligence dite de réseau. C’est la convergence globale vers le mode internet.
Cette convergence internet s’applique à tous les étages de la vie humaine. Cette transition fulgurante modifie alors brutalement la place de l’homme dans les systèmes organisés, l’appelant à être davantage porteur d’une part d’universel dans chacun de ses actes au sein de communautés interconnectées. L’homme n’est plus seulement client de serveurs de données et d’informations, il est à la fois source et destinataire de celles-ci. La notion même de société organisée est déplacée. L’exercice de la subjectivité et de l’imaginaire pourrait être bouleversé et poser également la question du devenir du sujet.
Les systèmes humains, les actions, les réactions et les interactions humaines sont altérés, transformés par ce changement. Un nouveau paradigme des systèmes de coopération voit le jour. Ces derniers (organisations, institutions, réseaux d’acteurs, communautés) prennent des formes nouvelles dans l’architecture même des échanges et dans leur façon de résoudre les problèmes ou de créer de la valeur et de la partager.
Ce nouveau paradigme de coopération fait émerger des alliances inédites au sein de nouveaux espaces informels que l’on pourrait qualifier d’underground par analogie avec les travaux de Patrick Cohendet et Laurent Simon sur les villes créatives. Pour eux, l’upperground regroupe les firmes créatives, les institutions, les clusters (réseaux de firmes) et les organisations culturelles ; ce niveau est la partie visible et organisée de la créativité d’un territoire. De la même façon, ils définissent l’underground comme constitué d’un ensemble d’activités créatives, artistiques et culturelles, qui se déploient hors des réseaux formellement organisés. Selon eux, cette créativité informelle participe au « génie du lieu ». Enfin le middleground est, quant à lui, composé de communautés et de collectifs créatifs (tissés en réseaux). Par généralisation de ces concepts établis dans le cadre de l’analyse des villes créatives, la mise en perspective des communautés en général et de leur activité, avec les organisations plus formelles peut être faite en distinguant upperground et underground. Cela permet de relier ces deux niveaux en facilitant une réinventivité réciproque de l’upperground et de l’underground justement dans un middleground qui reste à créer.
En poursuivant la généralisation de ces concepts, on peut observer que la mutation en cours bouleverse l’équilibre qui s’est construit historiquement au sein des sociétés organisées de façon formelle (upperground). Elle impacte la responsabilité des citoyens, dans leur action civique, mais aussi au sein de la société de consommation, où ils sont appelés à être selon les situations, consommateurs, consom-acteurs et conso-cepteurs. Elle impacte également les incitations auxquelles ces citoyens consommateurs sont confrontés. On ne peut pas aujourd’hui par exemple, feindre d’ignorer qu’un textile de telle marque a été produit par les enfants indiens ou pakistanais, dont on a découvert sur internet ou à la télévision les conditions de vie. Demain, un simple clic sur l’étiquette d’une robe vous permettra d’envoyer votre agent intelligent enquêter sur la toile internet en quelques millisecondes pour savoir si une information croisée, vérifiée en terme de sources, existe sur la façon dont elle a été produite. Alors votre acte d’achat deviendra « engageant », que vous le vouliez ou non.
Les êtres humains sont mis en réseau au sein de communautés interconnectées, issues d’une convergence internet s’appliquant à tous les niveaux de l’activité humaine. Cette transition fulgurante modifie la place de l’homme dans les systèmes organisés. En étant constamment connecté au monde, chacun est appelé en permanence à passer de « l’agir » local au « penser » global. Chacun se sent devenir co-responsable tout en constatant la plupart du temps son impuissance à faire bouger les choses, car elles sont trop globales. Pourtant, chacun peut aussi prendre conscience que ses actes les plus triviaux et quotidiens peuvent avoir des effets planétaires, et agir en conséquence. C’est la montée d’une société civique mondiale consciente des enjeux d’interdépendance. Ces citoyens du monde ne découvrent-ils pas qu’ils peuvent espérer changer le monde en acceptant de se changer eux-mêmes et que le mode maillé coopératif qui émerge dans beaucoup de situations de coopération peut être un « booster » de cette influence collective sur le cours des choses ?

Assumer cette transition fulgurante

Quelles sont les nouvelles attitudes permettant d’assumer cette transition, d’y trouver sa place, de continuer de se sentir relié ? Rester confiant, croître en conscience et continuer de s’émerveiller de l’homme ? Mais il s’agit de le faire tout en exerçant une vigilance dont les modes d’exercice doivent être réinventés. Car les systèmes mêmes de régulation traditionnels sont impactés par cette transformation (institutions, État, intermédiaires). Cette vigilance doit se renforcer sur la double dimension de la rationalité, à savoir tant la rationalité technique et économique que la rationalité morale ou éthique, celle liée à l’épanouissement de l’Homme. Cette ambition se résume en une question simple : « Comment créer les nouveaux chemins, les nouveaux « Lieux » où confiance et espérance peuvent interagir pour construire une alternative à l’effondrement violent que chacun croit percevoir ? ».
À la suite des constats de la première partie, c’est une ébauche de construction de ce chemin qui est visée dans cette seconde partie. Il ne s’agit pas d’une démarche scientifique ou analytique. En effet, le chemin de transformation que le monde doit conduire constitue une telle rupture avec les modèles traditionnels que seules des fables combinant rationalité, imagination, spiritualité, émotion et désir peuvent nous aider à débroussailler ce chemin d’aventure intégrale. Elles peuvent nous aider à renoncer à nos modèles antérieurs pour peu qu’ils ne permettent plus d’avancer sur la route de l’espérance. Le propos de cette  partie du propos, part d’un a priori, celui que les chemins de la re-création n’apparaîtront pas dans une obstination à maintenir coûte que coûte les formes historiquement instituées de régulation, mais se traceront dans notre capacité à les ré-inventer. Ceux-ci apparaîtront dans l’articulation des deux modes : le mode « pyramidal institué » au sein d’une typologie territoriale (région, continent, monde) et le mode « coopératif maillé » au sein de communautés locales, au sens territorial, mais aussi au sens thématique pour ce qui est des communautés immatérielles sur internet. Les enjeux de cette ré-articulation de la « dé-territorialité » des communautés informelles, y compris dématérialisées sur internet, avec les territoires formels sont probablement de même nature, que ceux de la dé-corporalité grandissante de la pensée dans l’immatériel, c’est-à-dire au sein d’un monde de la pensée qui aurait coupé tout lien avec le monde réel sauf au travers des technologies supports comme dans le film Avatar. Si le monde dématérialisé s’autonomise complètement et développe une nouvelle vie en société complètement autonomisée et indépendante de la vie physique, alors, on entre dans une phase radicalement imprévisible de l’histoire de l’humanité. On verra alors apparaître que les quatre piliers de cette recréation au sein d’un tissu de reliance renouvelé seront l’altérité, la résilience, l’émergence co-créative et la réinventivité institutionnelle.