Respect et présence de l'autre

"La recherche de la présence à l'autre et de la présence de l'autre constitue le tissu même de notre vie la plus quotidienne. Sans elle, nous serions enfermés dans une errance solitaire, synonyme de détresse et de mort. Elle anime notre vie familiale, notre vie de travail, notre vie de loisirs, notre vie intellectuelle et notre vie politique."

Par : Bernard Matray, Rédacteur en chef de la revue Laennec, accompagnateur | Publié le : 17 juin 2003

Texte extrait de La Lettre de l'Espace éthique , n°12-13-14, été-automne 2000. Ce numéro de la Lettre est disponible en intégralité en suivant le lien situé à la droite de la page.

 

Le Père Bernard Matray est considéré comme l'une des personnalités déterminantes investie durant de nombreuses années dans les réflexions qui concernent l'éthique du soin. Toujours disponible, attentif, sensible et au service d'une recherche exigeante, il a consacré également son temps à une action de terrain, notamment dans les domaines du soin palliatif et du handicap.
Il a honoré l'Espace éthique d'interventions dont nous conservons la mémoire. Nous tenions à lui rendre un hommage et marquer ainsi notre profonde considération pour une œuvre qui à bien des égards anime notre action. Bernard Matray est mort le 27 mai 1999. Nous reproduisons l'extrait d'une de ses interventions dans le cadre du Groupe d'éthique de l'Association des paralysés de France dont il était membre.

Emmanuel Hirsch

 

Présence de l'autre à soi et de soi à l'autre

Parler de la présence à l'autre et de son corollaire la présence de l'autre, c'est évoquer la finalité de la relation, sa réussite — celle qui est attendue dans toute rencontre inter-humaine vraie. Cette présence est d'abord espérée, parfois acquise, parfois conquise, mais elle garde en toutes circonstances sa caractéristique essentielle d'être vulnérable. Ainsi nous laisse-t-elle toujours dans l'incertitude de pouvoir l'établir et de pouvoir la maintenir dans les multiples relations dont nous sommes les acteurs. La présence dit la qualité d'un lien, elle n'est pas simple proximité ou juxtaposition de deux partenaires dans l'indifférence. Elle nous est concédée librement par autrui et, de la même manière, nous la concédons librement à autrui. Comme démarche où le sujet s'engage, elle ne peut s'établir que dans l'ordre de la reconnaissance et de la gratuité. Ce qui fait la valeur unique de la présence en fait donc aussi la fragilité — elle est totalement remise entre les mains de chacun des partenaires, dont nous savons qu'il peut à tout moment faire le choix de s'en retirer.

La recherche de la présence à l'autre et de la présence de l'autre constitue le tissu même de notre vie la plus quotidienne. Sans elle, nous serions enfermés dans une errance solitaire, synonyme de détresse et de mort. Elle anime notre vie familiale, notre vie de travail, notre vie de loisirs, notre vie intellectuelle et notre vie politique.

Au plan culturel, l'importance de cette présence de l'autre à soi et de soi à l'autre est aujourd'hui une valeur reçue, même si nous ne sommes pas toujours experts dans sa mise en œuvre. Bien des recherches philosophiques contemporaines, depuis le personnalisme d'Emmanuel Mounier, l'éclairage de la phénoménologie, les analyses d'Emmanuel Levinas sur le visage humain, ont contribué à l'insérer dans « l'air du temps » et à forger une sensibilité commune qui constitue un atout majeur et une sorte de capital dans lequel nous pouvons puiser.

 

Le respect pour que s'exerce une liberté

La notion de respect nous introduit, elle, dans le champ des valeurs : le respect d'autrui définit un mode de comportement tenu pour fondateur du champ relationnel. Le respect de l'autre est d'abord un choix qui inspire des attitudes dans lesquelles cet autre est reconnu comme partenaire, à égalité avec soi-même.

Parler de respect, c'est privilégier une norme éthique, et se rendre attentif, par le fait même, aux risques de déviation grave et d'échec qui pèsent sur toute relation interhumaine. Ces risques sont ceux du rejet d'autrui, de son utilisation, de sa domination, voire de sa destruction comme autre. Ils sont présents dans toute relation, si brève ou occasionnelle soit-elle, à partir d'une même attitude fondamentale : le refus de reconnaître à autrui le statut de partenaire dans la relation. Ainsi, par exemple, n'y-a-t-il plus de place pour la réciprocité dans une relation où ne cherchent à s'affirmer que des volontés de puissance. Le respect porte donc en lui un présupposé d'égalité, un souci de non-violence, un désir de non-appropriation, qui reconnaît et garantit à l'autre, de façon inconditionnelle, la sphère d'existence personnelle où il exercera sa liberté.

Dans la relation thérapeutique, l'attention portée au respect d'autrui est d'autant plus essentielle qu'elle vient rééquilibrer l'inégalité inscrite dans toute relation de ce type, où l'un des partenaires est soignant et l'autre soigné, l'un soumis aux limitations de la maladie et du handicap, l'autre conforté dans un savoir et un pouvoir. L'importance donnée actuellement à la recherche éthique invite à reconnaître qu'un réel consensus s'élabore aujourd'hui dans le champ des pratiques professionnelles chez les différents acteurs de la santé et que le souci de respecter le malade s'affirme dans bien des démarches d'information, de recueil du consentement, d'acceptation d'un éventuel refus de soin. Notre société semble mieux promouvoir que par le passé cette valeur du respect d'autrui et avec une certaine loyauté — ce qui, là encore, ne signifie pas, bien sûr, que sa mise en œuvre soit partout et toujours satisfaisante.

Le respect est un concept éthique : il dit la loi qui, reconnue par les deux partenaires, permet à la relation d'exister. L'enjeu du respect, c'est l'existence même de la subjectivité et de l'inter-subjectivité, c'est-à-dire la possibilité même de la présence. Sans lui, il y a réduction du partenaire à la condition de chose et sa disparition comme partenaire. Le respect garantit que, dans le temps de la présence, une part de liberté restera non aliénée au plaisir, au désir ou au savoir de l'autre.

Un auteur contemporain explicite ainsi l'obligation du respect dans un style suggestif qui paraphrase celui de certains passages de la Bible :

« Vous commencerez par le respect. Vous ne prendrez pas à l'autre ce qui est son bien, ce qui fait partie de sa propre vie, ce qui le fait vivre, ce qui le soutient dans son existence. Vous ne lui prendrez pas sa nourriture, vous ne lui prendrez pas son travail, vous ne lui prendrez pas sa maison, vous ne lui prendrez pas ceux qu'il aime. Vous ne lui prendrez pas ses certitudes, son espoir, son désir, l'œuvre où il met son esprit, son cœur et ses mains. Vous ne lui prendrez pas sa vie. Vous ne lui prendrez pas sa mort.

Vous ne lui arracherez par force rien de ce qui le tient en vie. »

Le respect est la condition de la présence. Il maintient aussi la possibilité que la relation à l'autre demeure traversée par une promesse. Il légitime le dévoilement de l'intimité dans l'attente qu'une vérité advienne à laquelle aucun des partenaires n'aurait accédé sans le secours de l'autre. Respecter l'autre revient à le rendre à lui-même, à son unité de sujet. Respecter l'autre revient à se poser soi-même sujet en attente de reconnaissance. Et à accueillir l'événement dans la joie.