Tolérance : brèves remarques sémantiques et politiques

Armelle Debru propose un éclairage étymologique et philosophique sur la notion de tolérance. Elle souligne le caractère politique de la frontière mouvante entre le tolérable et l’intolérable, lié à la question de qui donne le droit de s’exprimer en termes de tolérance et d’intolérance.

Par : Armelle Debru, Professeur d’histoire de la médecine, université Paris Descartes, Espace éthique/IDF | Publié le : 30 Mars 2016

Cette prise de parole a eu lieu dans le cadre de l'Initiative Valeurs de la République, du soin et de l'accompagnement.

1. La tolérance est effort. Le mot remonte au verbe latin tolerare, dérivé de tollere, porter. Tolerare signifiait supporter, endurer, et tolerantia, l’endurance physique et morale. Notre « tolérance » implique donc un effort, une difficulté franchie à contrecœur. Tolérer est pénible au départ, avant de devenir parfois une habitude. Mais alors ce n’est plus de la tolérance mais de l’accoutumance. C’est l’effort qui est la marque primitive de la tolérance. Quand il disparaît, elle se fond dans la norme ou dans la loi.
 
2. La tolérance est évolutive. Le tolérable est une notion vivante, qui se déplace. La société tolère aujourd’hui ce qu’elle rejetait hier et inversement, elle ne pardonne plus des comportements autrefois seulement répréhensibles. L’intolérable évolue aussi pour chacun au fil de son expérience : je ne tolère plus aujourd’hui ce que j’acceptais hier, et inversement, je tolère ce que je condamnais hier. Que tolérerons-nous, citoyens, ou rejetterons-nous ; quelles évolutions nous rendront-elles, un jour, condamnables d’aveuglement ou de soumission ?
 
3. La tolérance est problématique : qui peut dire de manière autoritaire ce qu’il faut ou non tolérer ? La profession, la société, la religion, la conscience morale ? Quelle instance d’autorité incontestable peut guider les choix d’une manière impartiale ? Ou au contraire n’est-ce pas la découverte progressive de l’inconnu qui est le mode propre à la tolérance et à l’intolérance justifiée ?
 
4. La tolérance est travail. Tolérer c’est apprendre soi-même à connaître, à reconnaître et à borner. C’est aussi travailler à faire tolérer. A renoncer à haïr spontanément ou à juger précipitamment, à augmenter l’espace de compréhension et de relation dans le respect et l’exigence. C’est progresser et faire progresser avec une lucidité à la fois généreuse, déterminée et toujours soucieuse.