Une éthique de la maraude

Par : Elisabeth G. Sledziewski, Maître de conférences de philosophie politique, Université de Strasbourg (Institut d'Etudes Politiques) et Espace éthique /AP-HP, membre du conseil scientifique de l’Espace éthique Alzheimer | Publié le : 20 Octobre 2008

Le blessé, le pauvre, la victime, le malade - ces « humiliés et offensés », comme les nomme Dostoïevski - sont au cœur d'un éternel paradoxe.

Accidentés ou simplement mal partis, poussés par le malheur sur le bord du chemin, ils sont de trop, ils font désordre, à croire qu'ils ne sont pas réellement là. On dit d'eux que leur vie a basculé, comme s'ils étaient tombés dans un trou, d'un seul coup, ou bien par glissements progressifs. Dans ce trou noir de l'espace social, ils deviennent invisibles. Et tel est bien le paradoxe : celui de l'invisibilité d'un malheur qui, dans une société hautement développée, devrait être d'autant plus choquant.
Paradoxe de la misère cachée dans une société qui se veut celle de l'information, de la communication et de la transparence.

Paradoxe de la misère sans voix dans une cité qui parle tant, de tant de choses, et notamment de la fraternité.
Paradoxe que les hommes et les femmes de la maraude veulent relever et retourner, jugeant, eux, que cette misère invisible ou inaudible dégage justement une clarté insoutenable, fait justement un bruit assourdissant. Pour vous tous, oui, elle jette un jour cru sur les ombres d'une civilisation si sûre de son excellence. Elle en dit long sur les bégaiements d'un système si imbu de ses valeurs.
Devant la misère toujours possible, malgré notre religion des droits de l'homme et de la qualité de vie, ils partagent le constat sévère du philosophe Vladimir Jankélévitch : « On dirait qu'il y a une analogie entre le firmament déchiré des valeurs et la cité des personnes » (Le paradoxe de la morale). Et ils pensent que dans cette cité déchirée, les repères sont à réparer d'urgence, au moins autant que le lien social.
Ils s’y prennent de façon très pragmatique. Puisque notre société est ainsi bâtie qu'elle peut produire de la misère, alors que la misère n'y a pas droit de cité, il faut selon eux aller sur le terrain pour débusquer ce qui est à la fois si bien et si mal caché, tel un funeste secret que les sociétés d'abondance ne savent pas garder.
Vous voilà donc arpentant la ville à la recherche d'une détresse innommable et innombrable, de fantômes insaisissables et récurrents. Des pauvres très discrets au beau milieu de la voie publique. Des sortes de zombies sociaux, familiers mais étrangers, sur lesquels le regard glisse sans même s'en apercevoir. Des hommes invisibles... ou en train de le devenir dans une cité qui brouille les contours de ce qu'elle ne sait pas ou plus traiter. Des invisibles, oui, mais que les maraudeurs décident, eux, de rendre visibles, d'arracher à leur vie en pointillé.

Artistes et combattants

Ce projet un peu téméraire apparente les maraudeurs à la fois à des artistes et à des combattants.
A des artistes, parce que leur démarche est très proche de celle que le peintre Paul Klee assignait au créateur : « rendre visible. » Autrement dit, aller chercher au fond des êtres et des choses un sens insoupçonné. Un sens qu'on n'attendait pas et qui pourtant, aux chercheurs de sens qu’ils sont, fait signe. Un sens, donc, qui n'attendait que cela : qu'on soit assez fou, assez hardi pour parier sur lui et partir à sa quête. Telle est bien en effet l'expérience qu’ils partagent avec les artistes : voir l'absurde, l'inerte, l'insignifiant ou le repoussant se transformer sous leur main en évidence, et se dire qu'il suffisait d'un geste pour donner sa chance au sens.
Leur geste à eux consiste à appeler les raturés, les effacés à la lumière. C'est au coin de la rue froide, sur le bord du trottoir mouillé qu’ils font jaillir les couleurs chaudes de l'échange. Comme d'une toile où, en quelques touches, prend forme l'humanité.
Mais le beau geste n'est pas un geste facile. Il leur demande, outre la générosité, « de l'audace, encore de l'audace », comme aurait dit Danton, et beaucoup de cran.

Ce qui nous mène aux combattants dont ils possèdent aussi les vertus. En allant chercher le paria relégué dans les anfractuosités de l'espace public, en forçant les niches d'oubli où il se recroqueville, ils font, à leur manière, œuvre d'ingérence. Modestement, au coup par coup, ils investissent un territoire façonné par la misère, asséché par le silence, pour y planter des repères de sollicitude, des balises de respect.
Cela ne va pas de soi. Ils doivent sauter bien des barrières, bousculer bien des habitudes. Au nom d'une urgence stratégique éminente, celle de l'assistance due aux personnes en danger, ils prennent eux-mêmes le droit d'intervenir où le besoin s'en fait sentir, sans y être forcément invités.
Ce qui fait d’eux d'authentiques maraudeurs, si l'on songe que la maraude, dans la langue militaire, désignait jadis la prise de butin, autorisée ou non... Certes, penseront-ils, l'image des soudards prédateurs n'est pas vraiment celle qu'on associe aux équipes de la maraude, sillonnant la nuit urbaine en quête de secours à offrir. Mais il y a bien en commun cette quête, cette errance tendue vers un but précieux, et aussi ce face à face improvisé, risqué, avec l'inconnu. « La maraude est un corps à corps », disait le sociologue Daniel Cefaï lors de la signature de la Charte Éthique et Maraude, le 27 mars dernier.

C'est dans la mobilisation hardie et créatrice en faveur des plus vulnérables que réside la valeur éthique de la maraude.
En somme, la logique du coup de main appliquée à l'art de donner un coup de main.