Une éthique pour l'homme et le citoyen

Comment penser les nouvelles formes de "demande d'éthique" qui marquent notre société contemporaine ? Retour à l'ordre moral, simple reflet des normes et des codes, ou véritable outil permettant d'éclaire l'action ?

Par : Elisabeth G. Sledziewski, Maître de conférences de philosophie politique, Université de Strasbourg (Institut d'Etudes Politiques) et Espace éthique /AP-HP, membre du conseil scientifique de l’Espace éthique Alzheimer | Publié le : 05 Février 2008

La demande d'éthique

La montée en puissance de l'éthique dans nos pratiques sociales ainsi que la visibilité et l'impact donnés au mot, pourraient inciter à prendre ses distances à l'égard de ce phénomène. À le réduire, justement, à un phénomène. À une « mode », voire à une « offre » en quête d' « audimat » (Alain Etchegoyen, La Valse des éthiques). Son essor révélerait l'affaiblissement d'une morale dévorée d'euphémismes, étourdie de relativisme et, à l'image de notre démocratie, « malade du mensonge ».
Si phénomène il y a, on risque, à le vouloir trop stigmatiser, de se méprendre sur sa nature et d'en manquer le sens. Il importe, au contraire, de le mettre à sa place historique, d'apprécier sa portée humaine en le saisissant dans son surgissement subjectif. En s'intéressant donc à la demande d'éthique davantage qu'à l'inflation de ses signes. Et en rappelant que, le tropisme éthique, disposition caractéristique de la conscience occidentale contemporaine, nous concerne tous, hommes et citoyens du monde industrialisé, à toutes les échelles de notre existence personnelle et sociale. Dans le souci du balisage éthique des conduites, est engagé notre rapport intime à l'humain, autrement dit, au pouvoir d'articuler loi et désir, identité et altérité. Dans « l'obsession éthique européenne », selon le mot du peintre Hassan Musa, c'est le devenir de notre société démocratique, ce sont nos relations avec les autres sociétés, avec les autres cultures qui se trouvent en jeu.
Il s'agit, là, d'une tendance lourde aux manifestations omniprésentes. La posture et la culture éthiques marquent de façon de plus en plus significative l'ensemble de nos pratiques sociales, institutionnalisées, ou non. L'attitude éthique, à savoir l'approche intégrée des enjeux éthiques, s'impose partout : sur les étiquettes des produits que nous consommons, dans la régulation des rapports hiérarchiques ou contractuels, au cœur de la représentation politique... et de son substitut ludique, le sport. Elle est devenue un trait pertinent tant de l'éthos consumériste (Robert Rochefort, Le consommateur entrepreneur) que de l'éthos libéral (John Rawls, Théorie de la justice) et de l'éthos égalitaire (Gerald A. Cohen, Self-Ownership, Freedom, and Equality) qui constituent les figures majeures de notre socialité. Définie comme promotion de l'humain, l'éthique est, désormais, perçue comme une dimension structurante de la cité démocratique, de sa civilisation fondée sur les droits de l'homme. C'est ainsi qu'elle fait l'objet d'une veille spécifique dans la plupart des secteurs ou instances d'activité, publics et privés : administrations, collectivités, entreprises, et notamment établissements de soins où une enquête nationale, menée en France en 2003, a révélé que l'éthique hospitalière était massivement reconnue comme une nécessité (Hirsch, éd.), Face aux fins de vie et à la mort : éthique et pratiques professionnelles au cœur du débat).
Cette demande d'éthique, sans doute parce qu'elle déconcerte ceux mêmes qui en sont porteurs, peut toutefois faire l'objet d'approximations, voire de contresens. Ainsi ne saurait-elle être platement interprétée comme un regain de faveur envers une idéologie normative tombée en désuétude, sur le mode d'un de ces « retours à » dont raffolent les magazines : en l'occurrence, le retour à un improbable et mythique ordre moral, rituellement dénoncé par la bien-pensance libertaire, à chaque annonce par les pouvoirs publics d'une nouvelle mesure anti vitesse ou anti tabac. L'éthique, par la puissance de « subversion » (Lévinas) que lui confère sa forme réflexive, est même l'exact contraire de l'ordre moral, lequel se veut clôture de la loi, immobilisation de la conscience et pétrification des rapports sociaux.
Symétriquement, on peut souligner les limites de l'interprétation utilitariste, selon laquelle, la production du discours éthique correspondrait à un indispensable ajustement normatif, lequel nécessiterait un réinvestissement tactique de la morale objective, convoquant universaux et fondamentaux, non pas au service d'un chimérique progrès moral, mais de façon toute pragmatique, pour une réfection des codes en vigueur. Il ne s'agirait alors que de mobiliser les « moralistes académiques » et les « entrepreneurs moraux » capables, avec leurs moyens rhétoriques respectifs, de « persuader la société d'adopter des codes nouveaux et plus adaptés », en d'autres termes, de « changer les croyances morales des individus afin de modifier leur comportement » (Richard A. Posner, The Problematics of Moral and Legal Theory). Réduire la demande d'éthique à cette opération de maintenance culturelle n'est pas se tromper sur son économie énonciative, ou même, sur sa fonction idéologique, qu'un tel point de vue permet en effet d'appréhender à bon escient. C'est, plus gravement, oublier que cette demande d'éthique est une demande, émanant de sujets en déficit de schèmes d'action et qu'elle a l'éthique, donc les moyens du bien agir, pour objet. Oublier cette énergie subjective à l'œuvre dans la demande d'éthique, c'est tout juste, en somme, ce que nous appelions plus haut « en manquer le sens ».

 

La synergie des sujets

Pour dépasser les lectures réductrices de la demande d'éthique - l'une, agonistique qui y verrait un retour sournois à l'ordre moral et à l'intimidation normative, l'autre, utilitariste qui y verrait un simple besoin de réfection des codes - il faut donc prendre cette demande comme rogations, au double sens du terme : romain, de projet porté devant le peuple, et chrétien, d'invocation au nom du groupe social.
La demande d'éthique a pour horizon la socialité comme instance supérieure de validation de l'existence sociale, et pour ressort, la confiance dans l'humanité des rapports sociaux, dans leur humanisation possible. Elle est un pari sur « la socialité comme possibilité humaine d'approcher l'autre », sur cette « spiritualité du social » par laquelle, explique Lévinas, l'être social immédiat s'ouvre sur un « autrement qu'être » (hors sujet). Surgie de l'expérience contemporaine du déficit de repères, la demande d'éthique se déploie comme acte de foi dans une socialité signifiante et encourageante, au sein de laquelle chaque acteur s'estime autorisé à répondre de soi et d'autrui. Cet acte de foi opère, pour prendre une image technique, une réinitialisation des rapports sociaux, leur affectant à nouveaux frais des valeurs effacées ou confondues, mais essentielles à leur fonctionnement humain. « Grâce à l’éthique, les rapports sociaux se transforment en relations sociales », observe avec pertinence Jean-Paul Resweber à propos de l'actuelle « éthicisation des comportements ».
Mais, il est clair que le tropisme éthique contemporain ne s'inscrit pas pour autant dans une dynamique d' « éthicisation du monde », telle que l'évoque Richard Gombrich à propos du bouddhisme, à savoir de requalification spirituelle de toutes les conduites profanes. Si nous nous constituons en demandeurs d'éthique, et postulons ce faisant, la « spiritualité du social », c'est en admettant qu'il incombe à chacun, en son temps et à sa place, dans le patient tissage des liens quotidiens, de faire la preuve de cet « autrement qu'être » et de faire advenir cette transcendance non donnée, non ordonnée a priori. Transcendance dont la forme morale n'est autre que la responsabilité : l'obligation et la liberté pour le sujet de faire entendre sa voix, non seulement à propos de ses propres actes, mais aussi de tous ceux qui, s'accomplissant, engagent le destin commun.
La demande d'éthique, en ce sens, est demande d'action. Le sujet requiert licence de prendre part à une œuvre qui est autant la sienne que celle de ses semblables, partenaires ou concitoyens. Œuvre en responsabilité commune visant, en l'occurrence, la sécurisation de la démocratie face aux menaces civilisationnelles, c'est-à-dire qui pèsent sur elle en tant que civilisation. Ces menaces sont d'une part exogènes : guerre de l'Islam radical contre l'Occident sur fond de clivage Nord-Sud ; dislocation des espaces et émiettement des identités sur fond de mondialisation ; mutation chaotique des paysages et du cadre de vie sur fond de péril environnemental. Elles sont, d'autre part, endogènes : retrait ontologique, réification de l'humain, effacement du sujet induits par les progrès de la société de l'information et de la connaissance ; relâchement du lien social induit par les progrès conjugués du solipsisme et de la virtualisation.
La préoccupation éthique formule l'espérance d'une réponse concertée à l'accumulation de ces menaces, identifiées ou supposées, qui n'épargnent aucun aspect de la vie du groupe. Réponse, à l'image de notre civilisation, globale et entrepreneuriale, qui ne donne pour garantie que ce que l'on a soi-même été capable de mettre en sûreté. Située dans son contexte historique concret, la demande d'éthique contemporaine ressortit à la démarche de « rassurance » décrite par Robert Rochefort pour qualifier les plus récentes tendances d'une « société des consommateurs ». Une société où le consommateur, loin d'être, selon la définition d'Edgar Morin, « l'individu qui se désintéresse de l'investissement », se veut au contraire sujet synergétique, co-producteur de sa propre existence dans la confection continue du lien social (Sledziewski). Et donc « consommateur-entrepreneur » (Rochefort), tout uniment artisan et usager, ordonnateur et bénéficiaire, individu et citoyen.

L'éthique comme recommandation et comme injonction

Quel que soit le domaine auquel il s'applique, le discours éthique vise à éclairer l'action. Il ne saurait donc se confondre avec la critique des normes sociales ou se complaire dans la réprobation des mœurs du temps. Mais il ne saurait, non plus, être à l'inverse, le supplément d'âme, l'alibi moralisant ou la force d'appoint casuistique des sophistes payés pour rendre les normes et les mœurs acceptables. À distance vigilante de l'anathème et du publi-reportage, la vocation de l'éthique est de proposer aux acteurs, un usage maîtrisé de la société dans laquelle ils vivent, pour les aider non à s'accommoder d'elle, mais à la rendre plus humaine et à s'y rendre plus humains.
Ainsi, par exemple, le vécu de la santé et les pratiques du soin constituent-ils à plusieurs titres des objets privilégiés du questionnement éthique. Ils sont le théâtre d'une activité professionnelle à haut risque, confrontée simultanément à l'éternel de la souffrance et de la mort, à l'instabilité des repères sociétaux, à la pression des enjeux socio-économiques et à la mutation vertigineuse des savoirs. Dans notre monde en désordre, où la médecine est de plus en plus souvent appelée au chevet de la cité, il y a urgence à rendre visibles les valeurs, lisibles les choix qui, chaque jour, engagent la vie, la mort, la dignité, la solidarité. Il est, dès lors, indispensable de s'interroger sur le sens des démarches individuelles et collectives ayant trait, non seulement à la prise en charge des patients et au traitement des affections, mais aussi, à la production de la maladie et à l'exercice de la responsabilité en matière de risque (autre dimension, plus discrète et pourtant décisive, de l'éthique sanitaire).
Une telle approche est, par nature, axiologique dans le champ de la santé, encore plus impérativement qu'ailleurs. Si le souci éthique s'inscrit dans une quête du bien-vivre, en l'occurrence du bien-(se) soigner, son ambition ne peut pour autant se borner à une finalité toute pragmatique d'optimisation du lien social, en l'occurrence du lien sanitaire. L'éthique interpelle la société du soin dans son ensemble sur la consistance humaine de ses paradigmes : quel cas font soignants, patients, partenaires et intermédiaires, de leur mutuelle humanité ? Telle est la question, exorbitante par ce qu'elle met en jeu (est-ce en homme que je me conduis ? Est-ce en homme que je traite autrui ?) et par le nombre de ceux qu'elle implique (nul n'y déroge, à quelque titre et à quelque distance qu'il soit associé à la démarche de santé).
Décideurs, administrateurs, prescripteurs, dispensateurs et consommateurs de soins ne sont pas, ou du moins pas simplement, rappelés ici à l'ordre de la rationalité gestionnaire, mais ramenés à la lumière de la conscience. Il leur est demandé des comptes : de leurs actes, mais également des principes qui les guident, donc de leur capacité à assumer ces actes en tant que sujets autonomes, doués de réflexivité, plutôt que mécaniquement assujettis à un déterminisme socioculturel. À cet égard, et en particulier, répétons-le, dans le champ sanitaire, la recommandation éthique se double toujours d'une injonction. Elle met chacun en demeure de dire sa propre humanité et par là-même, de dire l'humanité, comme un juge dit le droit. Elle fait donc de chacun un arbitre. Elle convoque la liberté et l'intelligence « dans le jardin du bien et du mal », dans cette instance morale fertile et fragile que la politique transforme invariablement en friche et que, comme l'illustre le film éponyme de Clint Eastwood, l'opacité des conventions et le chaos des appétits condamnent à un « minuit » perpétuel.

 

Double contrainte

Ordonner le bien-vivre, non seulement à la lumière de la raison comme y œuvre la politique, mais, en outre, sous la lumière crue de la conscience : une exigence d'éthicisation de la démocratie qui se fait jour avec insistance, mais non sans contradictions. Tant collectivement qu'individuellement, nos contemporains manifestent, en effet, un intérêt ambigu pour la préoccupation éthique. Ils la suscitent et pourtant s'en méfient. Elle les rassure et pourtant les déstabilise. Ils voient en elle un opérateur antinomique : tout à la fois tempérament indispensable à la violence des rapports sociaux et moyens de normalisation, antidote salutaire à la férocité des appétits particuliers et potentialisateur de la domination.
Comment penser une telle contradiction ? Comment la surmonter ? Cette interrogation, propre à tous ceux qui cherchent à configurer leur domaine d'activité aux impératifs de la démarche éthique, appelle une réflexion sur les processus subjectifs d'une demande qui traverse notre société.
Nous l'avons vu, l'interpellation éthique, comme recommandation et, surtout, comme injonction, est loin d'aller de soi pour nos contemporains. Sous les questions « Qu'est-il permis ? Qu'est-il souhaitable de faire ? », ils croient souvent discerner l'ombre du « dragon, Tu dois » qui « barre la route » au « lion » créateur qui, en nous, dit « Je veux » (Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra). Mais c'est, à plus forte raison, dans sa dimension personnelle que l'interpellation éthique peut être redoutée comme effet boomerang de la demande d'éthique. Ce serait, en effet, un retournement insupportable que cette dernière, venue dans l'offrande d'un « que puis-je faire ? », fasse place à un brutal « Et toi, que fais-tu ? », pointant sur le suspect un index inquisiteur.
Perplexes quant à leur rapport personnel à une éthique dont ils sont pourtant demandeurs, les individus ont besoin d'assigner à celle-ci une place, rien que cette place, mais toute cette place, entre lesécueils symétriques d'un moralisme honni et d'une démoralisante permissivité. La tâche est délicate. À l'heure de ce que Gilles Lipovetsky nomme « la mutation post-moraliste » et « le crépuscule du devoir », la demande d'éthique court le risque d'être rejetée et finalement dépréciée comme un alibi décoratif. Ou alors, si elle est prise au sérieux mais mal comprise, d'enfermer stérilement les consciences dans le piège d'une double contrainte combinant, comme il se doit, trois termes antinomiques :

  • la répugnance culturelle des post-soixante-huitards à l'endroit de toute inquiétude morale (vue comme source de culpabilisation mortifère) ;
  • le besoin psychologique et pratique de repères (condition d'un savoir-être et d'un vivre-ensemble unanimement prisés) ;
  • l'impossibilité de choisir entre ces deux postulations.

L'éthique comme chemin

En tout état de cause, le rapport de nos contemporains à l'éthique est paradoxal. Source d'inconfort autant que de bénéfices, il n'est pas sans similitudes avec le mouvement de la « conscience inquiète » et de la « tension productive » entre frustration et idéal qui, selon Paul-Louis Landsberg, caractérisent l'engagement. Il y a bien, dans les deux cas, une expérience à la fois singulière et transsubjective des valeurs, ainsi, peut-être, que ce sentiment d' « historicité douloureuse » analysé par le philosophe personnaliste à la veille du second conflit mondial : on ne s'engage, ou l'on ne se pose et s'impose la question éthique, qu'en consentant à laisser se réaliser en nous quelque chose qui nous dépasse et qui concerne le destin de tous. C'est justement la conviction « que nous ne sommes pas maîtres de nous désolidariser de cet avenir collectif » qui, au-delà des réticences individualistes, conduit la demande d'éthique des générations présentes, après avoir conduit en son temps la demande d'engagement de celles du siècle passé. « L'homme de l'engagement personnel » qu'a été l'homme du XXe siècle, campé par Landsberg, puis par Sartre, a fait place à un homme en peine d'autrui, en demande d'éthique comme on demande son chemin. Ce « chemin de l'éthique » (Jean Moussé) est trop pavé de contradictions et ponctué d'alarmes pour qu'il soit possible de l'assimiler à un symptôme régressif.
La tension entre « logique post-moraliste » et logique de l'interpellation éthique est un des traits saillants du sujet postmoderne. Une cause possible de sa « mélancolisation » (Serge Lesourd), mais également de son ouverture à la responsabilité. L'hyper individu jaloux de son autonomie et allergique à toute prescription ne se prête pas, si volontiers, aux questions abruptes de l'éthique, à son regard qui déshabille. Rien ne lui est même plus difficile à assumer que cette parole radicale qui, à toute occasion, se permet de le rappeler à l'ordre de son origine humaine et lui enjoint de s'en montrer digne : comme si les exhortations de Primo Lévi (« considerate se questo è un uomo  - considérez si c’est un homme ») au fond de l'abîme concentrationnaire, en écho à celles d'Ulysse dans l’Enfer de Dante (« considerate la vostra semenza – considérez votre origine ») défiant des périls cosmiques valaient aussi pour l'ordinaire des temps de paix. Aux yeux de « l'homme égoïste », comme dit Marx, « de l'individu borné, enfermé en lui-même », « de l'homme séparé de l'homme et de la communauté », la question éthique, porteuse de recommandations et d'injonctions, vient forcément à contretemps. Mais elle vient. Parce que cet homme-là a besoin d'elle pour donner sens à sa présence dans l'aventure collective, après la relâche des idéologies de l'engagement. Cet homme, pour la première fois, sans transcendance, ni au Ciel, ni dans une communauté chaude et prescriptive, condamné à vivre en exil sur le balcon de l'histoire, en « spectateur détaché » (Landsberg) d'un monde numérique où la vie a les couleurs d'un jeu vidéo, se sent plus que jamais étranger à son prochain, et pourtant, simultanément, responsable de l'humanité tout entière. Il a, en quelque sorte, intériorisé le théorème tocquevillien de la nostalgie humaniste : là « où les devoirs de chaque individu envers l'espèce sont bien plus clairs, le dévouement envers un homme devient plus rare : le lien des affections humaines s'étend et se desserre ». La demande d'éthique est la réponse du sujet à une dynamique individualiste qui « le ramène sans cesse vers lui et menace de le renfermer enfin tout entier dans la solitude de son propre cœur ». À l'heure où cette dynamique s'emballe au point de faire de chaque individu un « homme sans liens » (Zygmunt Bauman), flottant sans contrainte au sein d'une communauté portée à « l'état liquide », comment ne pas éprouver la nécessité de tendre à nouveau la corde de l'appartenance et de l'altérité ? De la difficulté croissante d'être avec l'autre, procède un cercle vertueux qui stimule l'effort pour « être pour l'Autre » et pour se poser comme « responsable de lui » : selon Bauman, la dernière chance de la moralité. Dans cette perspective, le contretemps de la demande d'éthique vient, on ne peut plus à temps.
Cette interprétation riche et somme toute optimiste, qui voit dans la demande d'éthique contemporaine la réactivation d'un humanisme asséché par l'expansion, puis le retrait des idéologies, renvoie à beaucoup d'insignifiance les lectures cyniques réduisant la posture éthique à un trompe-l'œil politique et sociétal.

Références

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Alain Etchegoyen. - La Valse des éthiques, Paris, François Bourin, 1991, 244 p.
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Richard Gombrich et Heinz Bechert (éd.). - Le Monde du Bouddhisme, traduit de l'anglais par Hervé Denès et Jacqueline Huet, préface de Jeannine Auboyer, Paris, Bordas, 1984, 294 p.
Paul-Louis Landsberg, « Réflexions sur l'engagement personnel », Esprit, novembre 1937, p. 179-197.
Serge Lesourd, « La Mélancolisation du sujet postmoderne ou la disparition de l’Autre » in Les Maladies du libéralisme, Cliniques méditerranéennes, n° 75, janvier 2007, p. 13-26.
Primo Lévi. - Si c'est un homme (1947), traduit de l’italien par Martine Schruoffeneger, Paris, Julliard, 1987, 266 p.
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Jean Moussé. - Éthique des affaires. Liberté, responsabilité : le décideur face à la question éthique, préface de Jean-Louis Beffa, Paris, Dunod, 2001, 174 p., « Stratégies et management ».
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Friedrich Nietzsche. - Ainsi parlait Zarathoustra, 1ère partie in Œuvres, édition diririgée par Jean Lacoste et Jacques Le Rider, Paris, Robert Laffont, 1993, « Bouquins ».
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Extrait de Éthique, médecine et société, Paris, Vuibert, 2007