Vol au-dessus d’un nid de coucou : Non aux normes et à la dépersonnalisation

"Dans ce pavillon de Salem, filmé par Milos Forman, il serait tentant de chercher la sorcière….Toute habillée de blanc, elle est bien décidée à appliquer la règle, fut elle inepte ! Nous ne sommes pas très loin des UMD (unités pour malades difficiles), là où des malades, jugés très dangereux, dorment attachés dans des lits vissés au sol dans le dénuement le plus complet."

Par : Monique Charron, Rédactrice médicale et chroniqueuse culturelle | Publié le : 29 Août 2018

Texte proposé dans le cadre de la publication de la journée Éthique et neurosciences : L’interface homme-machine, organisée par l'Espace éthique/IDF. La journée en vidéo.

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Auréolé de ses cinq oscars, dont celui du meilleur acteur pour Jack Nicholson, Vol au-dessus d’un nid de coucou, réalisé en 1963 par Milos Forman d’après l’ouvrage de Ken Kesel *est un hymne à la liberté, aux forces de l’esprit et non du cerveau et à la défense du droit des patients, opprimés par l’autorité médicale. Cette dénonciation puissante (au scalpel) de l’institution psychiatrique, démunie face à des patients internés volontairement ou sous contrainte, soulève de nombreuses questions éthiques (voir la partie Interrogeons l'éthique). Le roman, porteur d’un message humaniste et écrit à la première personne reflète la vision du grand chef indien Bromden, joué par Will Sampson tandis que le film, plus choral, nous livre la bataille sans merci qui oppose l’infirmière Miss Ratched et Mc Murphy, devenu le porte -parole d’une galerie de personnages, victimes de pathologies mentales très diverses.
 
Enfermer les corps des aliénés derrière les barreaux et, si possible, faire taire leur cerveau et leur agressivité sous prétexte de réinsertion sociale, telle est la philosophie prônée par cette équipe d’infirmiers psychiatriques, philosophie que partageait la psychiatrie dans son ensemble dans les années 1950. Dans cet hôpital de l’Oregon, les bains chauds succèdent aux manœuvres de contention, les promenades dans la cour aux électrochocs infligés en cas de contestation. Les soirées, rythmées par le cérémonial de distribution des médicaments, distillent une musique soporifique qui imprègne la totalité du pavillon. Orchestrées par Miss Ratched (Louise Fletcher), confinée dans ses procédures de contrôle, les séances de thérapie collective scrutent chaque patient, invité à tour de rôle, à s’exprimer sur les difficultés ayant motivé son internement. Tout est disséqué, commenté, dans une bienveillance apparente qui dissimule une bonne dose de cruauté : l’homosexualité supposée de Mr Larède, la tentative de suicide de Billy Bibbit, le viol perpétré par Mc Murphy. Faussement doucereuse, l’infirmière passe au crible les comportements de chacun dans un temps compté, leur infligeant humiliation et culpabilisation, au motif que « le temps passé avec autrui a valeur thérapeutique » comme elle le martèle aux pensionnaires. Qu’en est-il de l’estime de soi superbement ignorée au fil de chaque séance ?
 
Dans ce pavillon de Salem, filmé par Milos Forman, il serait tentant de chercher la sorcière….Toute habillée de blanc, elle est bien décidée à appliquer la règle, fut elle inepte ! Nous ne sommes pas très loin des UMD (unités pour malades difficiles), là où des malades, jugés très dangereux, dorment attachés dans des lits vissés au sol dans le dénuement le plus complet.
 
Précisément, tout droit sorti de prison, ce violeur récidiviste, magistralement interprété par Jack Nicholson arrive, menotté, sûr de lui et de son influence, avec son côté chef de bande et se dit prêt à coopérer à 100%. Observé par la galerie des patients qui le scrute du haut de l’escalier, il aurait dû purger une peine de prison motivée par cinq agressions, mais pense échapper à la prison en simulant la folie. Son dossier, transmis à la cellule psychiatrique, indique qu’il est paresseux, belliqueux, qu’il refuse de travailler et souffre d’idées de grandeur. Bien qu’il menace l’aberrante cohérence d’un système plus coercitif que protecteur, cela n’en fait pas un psychotique.
Mais, qu’est donc allé faire Randal Patrick Mc Murphy dans cette galère ? Pensait-il échapper à sa condamnation et au travail carcéral en simulant la folie ? Mauvais choix dont il va vite comprendre les conséquences. Surpris d’apprendre que bon nombre de pensionnaires sont volontaires, il va aussi découvrir que d’autres (dont lui) dépendent entièrement du bon vouloir de leurs geôliers ! Révolté par la docilité des autres patients sur lesquels il pose le regard d’un individu normal, il entre en lutte avec l’infirmière, devient le porte- parole et le chef de file des malades, usurpant ainsi l’autorité pleine et entière dont jouissait auparavant l’invincible Miss Ratched.
Sa complicité amicale avec le grand chef indien qui domine de sa stature tout le pool des patients (ce qui fait de lui un remarquable gardien de but lors des jeux de ballons dans la cour) lui apprendra que son ami feint le mutisme et la surdité pour ne pas être inquiété par l’institution. Des mécanismes de défense qui lui permettent d’échapper, entre autres, aux séances de thérapie par la parole qui réunissent régulièrement les pensionnaires autour de l’infirmière. Punis tous deux par des séances d’électrochoc destinées à les remettre dans le droit chemin, ils projettent de s’évader ensemble au Canada avant qu’il ne soit trop tard, sans imaginer que le temps leur est compté.
 
Anéantir l’humain pour en finir avec la désobéissance et l’agressivité, tel est l’objectif de ces institutions dont Camille Claudel, internée et séquestrée pendant 30 ans, pratiquement à la même époque disait « Les maisons de fous, ce sont des maisons exprès pour faire souffrir ».
En fait, on n’y guérit pas la folie mais plutôt la résistance des malades récalcitrants… ce que le grand chef indien traduira en : « Ils vont te travailler », une prédiction qui ne va pas tarder à se réaliser. Plus question de miser sur un enfermement de 45 jours. C’est l’institution qui décidera de son sort après une période d’évaluation. Lors d’une réunion pluridisciplinaire où le médecin- chef, partisan de le relâcher lui demandera s’il se plaît dans la structure, Mc Murphy, provocateur à son habitude, laissera échapper qu’il a des envies de tuer.
Jack Nicholson, rebelle et belliqueux à souhait joue à merveille de son énergie dévastatrice. Il discute les ordres, fait semblant d’absorber ses médicaments, tente de modifier le règlement de l’asile pour permettre à ses congénères d’assister à un match de foot, au grand dam de Miss Ratched qui ne consent pas « à changer une marche de travail élaborée avec le plus grand soin ! » pour permettre aux malades de regarder une coupe du monde à la télévision. Cela nous fournit une scène particulièrement réjouissante, où la télévision étant éteinte malgré un vote favorable à la diffusion du match obtenu de haute lutte, Mc Murphy se métamorphose en commentateur, continuant à créer le désordre dans le pavillon. Il proteste contre la diffusion de cette musique aliénante, censée apaiser les malades, organise des paris transformant l’hôpital en tripot, détourne un bus, puis un bateau de pêche pour s’octroyer un repos thérapeutique**, (clin d’œil aux expériences promouvant l’hôpital hors les murs, le décloisonnement d’activités mélangeant malades et non malades, encore d’actualité). Il se confronte à l’infirmière qu’il tentera d’étrangler, et décide après avoir soudoyé le gardien, d’organiser une soirée de Noël assez inédite en introduisant femmes et alcool dans l’asile. Ridiculisant ouvertement le cérémonial de distribution des médicaments mis en place par Miss Ratched, il en profite pour distribuer de l’alcool et des cigarettes. Après cette nuit de réveillon échevelée, où le jeune Billy a enfin connu sa première expérience sexuelle dans les bras de Candy, l’asile est totalement saccagé, les patients dorment à même le sol lorsqu’arrive l’équipe d’infirmiers qui constate alors les dégâts, les failles en matière de sécurité, les pensionnaires pouvant s’échapper par une fenêtre restée grande ouverte.
 
Les vexations que l’infirmière impose au jeune Billy (rescapé d’une première tentative de suicide) devant ses comparses le conduiront à désigner le responsable de cette libération sexuelle puis à se suicider. Ce geste va renverser la situation, galvaniser la colère de Mc Murphy qui tentera d’étrangler l’infirmière. Considéré par les médecins comme dangereux mais pas psychotique, Mc Murphy aurait pu être rendu à l’administration pénitentiaire, un moindre mal ! Au prétexte de ne pas se décharger sur le pavillon des dangereux, Miss Ratched préfère le garder, pour lui faire subir la dure loi de l’asile.

Zoom sur la lobotomie : point d’orgue de cette tragédie

  Héritage de ce fantasme d’excision de la pierre de la folie éprouvée par les anciens, la lobotomie qui lèse la substance blanche des lobes frontaux a pour effet d’anéantir tout désir de rébellion chez des patients définitivement et irréversiblement apaisés, puisque transformés en légume. Changement de comportement et passivité garantis…. Près de 60 000 patients ayant subi cette psychochirurgie selon des modalités différentes pourraient en témoigner s’il leur restait quelques capacités cognitives. Trop peu ont survécu. Mc Murphy en fera la triste expérience ! En libérant le cerveau reptilien (le ça) au détriment du surmoi, nombre de psychiatres ont domestiqué des milliers de malades entre 1936 et 1950, malgré les réticences de la communauté médicale, avant l’avènement des neuroleptiques en 1952 et la découverte du Largactil par Henri Laborit qui finira par imposer cette camisole chimique en cas d’agitation, de confusion mentale, d’idées délirantes, d’angoisse, d’hallucinations, d’agressivité. D’autres découvertes suivront en 1957 avec l’avènement des antidépresseurs.
 
Le film nous plonge dans le réalisme délabrant de cette psychochirurgie particulièrement cruelle qui connut son apogée en 1940 aux USA au point d’être pratiquée en ambulatoire par un certain Walter Freeman par voie orbitaire, au moyen d’un pic à glace. Déconnecter le cerveau en lésant la substance blanche équivaut à annihiler l’individu incapable de coordonner ses mouvements. Nous découvrons les résultats de ce délabrement psychique et de cette incoordination motrice, chez Mc Murphy totalement métamorphosé, devenu « doux comme un agneau », incapable de s’exprimer, finalement délivré à tout jamais par son ami avec lequel il devait s’évader. Celui-ci décidera d’abréger ses souffrances en l’étouffant avec un oreiller avant de franchir à son tour les murs de l’asile en descellant le matériel d’hydrothérapie au cours d’une scène spectaculaire qui oppose définitivement enfermement et liberté…
 
Cette critique de l’institution psychiatrique avant l’avènement des neuroleptiques qui ont permis une alternative chimique à ces méthodes jugées discutables se double d’une violente charge contre l’exercice aveugle du pouvoir, à travers cette allégorie de la société peuplée d’individus tous dissemblables. Elle se fonde sur une réflexion sur les rapports de domination et les moyens mis en œuvre pour asseoir son pouvoir au mépris de toute éthique.***
 
 * One flew over the cuckoo’s nest Réalisateur Film Milos Forman/ Producteur Michael Douglas
 
 Roman traduit sous le titre : La machine à brouillard. Stock 1963
 


Interrogeons l’éthique

Quelques questions méritent d’être posées :
Qu’en est-il du consentement aux soins totalement dénié aux malades apparaissant dans le film ?
A l’inverse, l’ inclusion de l’entourage des patients psychiatriques dans le cadre de l’alliance thérapeutique, désormais recommandée, n’est-elle pas salutaire ?
**Que penser de l’étiquette de « malade mental » hautement discriminante que Mc Murphy corrige justement en s’adressant à Martini sur le bateau : « Ici, t’es pas un timbré mais un pêcheur ! »
Qu’en est-il de la maltraitance des patients à l’œuvre dans le film lors des douches, ou des séances d’électrochoc ?
Que penser de la culpabilisation et de l’humiliation exercées par l’infirmière lors des séances de thérapie par la parole ?
Peut- on impunément persécuter et pousser au suicide un jeune homme et échapper à la faute professionnelle ?
Que penser de cette luxuriance de vocabulaire de la folie employé par Mc Murphy tout au long du film dans un registre amical « Siphonnés, cinglés, maboules, dingues, timbrés, bataillon de givrés, de débiles mentaux » ? Pourrait-on encore aujourd’hui faire preuve de la même discrimination vis-à-vis de cette population psychiatrique ?
Qu’en est-il de cette surpercherie globalement faite au malade au nom de la réinsertion ?
Réinsertion ou assujettissement ?
Reste t-on un être humain après lobotomie ?
Peut-on casser des individus qui contestent les règles ?
Quels risques y a-t-il à vouloir modifier, voire détruire l’imagination ?
 
Si les neurosciences promettent aujourd’hui, dans leurs nouvelles applications, mieux encadrées et réversibles d’apporter des réponses à des besoins thérapeutiques non satisfaits, (dépressions résistantes, maladie de Parkinson, Tocs), encore faut-il rester attentif à des dérives liées à l’introduction de technologies intrusives à des fins de domination ou de modification du comportement qui entraveraient nos libertés individuelles. Une mission à laquelle s’attelle le Comité national d’éthique depuis 1983.