"Votre maman" : Quand les rôles s’inversent

"Pas d’effets de manche, pas de théories mais une justesse de ton et d’émotion qui résonne à l’oreille des proches et des familiers de cette pathologie Ainsi épurée, la relation entre cette mère malade qui ne reconnaît pas toujours son fils et cet aidant qui agit en gardien des intérêts de sa mère face à une institution qui ne sait qu’appliquer le règlement est saisissante de vérité."

Par : Monique Charron, Rédactrice médicale et chroniqueuse culturelle | Publié le : 15 juin 2017

Théâtre de l’Atelier 1 place Charles Dullin- 75018 Paris
Mise en scène Charles Tordjman

Nouvelle distribution de choix -Catherine Hiegel en tête -pour cette pièce très resserrée, concoctée par Jean Claude Grumberg sur le maintien d’un lien entre un fils ( Bruno Putzulu dans le rôle de l’aidant) et sa mère (Catherine Hiegel) en proie aux désordres neurodégénératifs qui caractérisent la maladie d’Alzheimer.
Familière des rôles de mère – souvenons-nous de celui qu’elle campait déjà dans la pièce « Maman revient pauvre orphelin »- du même auteur - Catherine Hiegel avance à pas comptés dans ce nouvel emploi, conférant à son personnage la vulnérabilité qui sied à ces patients chroniques atteints d’une maladie d’Alzheimer. La scène du théâtre de l’Atelier se métamorphose en EHPAD où le manque de moyens contraint les patients à devoir se partager le même fauteuil roulant… En l’occurrence, celui d’un pensionnaire qui en a bien besoin mais autoritairement confisqué par cette mère qui, bien que valide, trouve plus amusant et plus confortable de se l’annexer. Simple caprice, rébellion de la mère ou recherche d’un rapport de force face au directeur de l’établissement (Philippe Freton) ? D’emblée, ce constat déplorable d’une pénurie de moyens, si souvent observé en maison de retraite, devient cocasse sous la plume de l’auteur. Les spectateurs s’en amusent…Jeux de mots égratignant ce pensionnaire qui n’a plus ses jambes, mais toute sa tête et cette femme qui perd ses facultés tout en restant relativement alerte. Lève toi et marche ! de gré ou de force, s’impatiente le directeur.

Du moins incite t-il son fils à la contraindre à se lever quitte à la bousculer (clin d’œil à la maltraitance observée dans certaines maisons de retraite). L’éthique est au rendez-vous de ces situations où le respect vis-à-vis du malade se heurte aux règles de l’établissement plus inquiet du comment que du pourquoi (question lancinante posée par l’entourage face à l’ineptie de certains ordres). Pourquoi les malades se montrent-ils agressifs dans certaines situations ? Pourquoi se rendent-ils en nombre dans la chambre particulière de cette femme afin de profiter des commodités ? Apparemment, le pourquoi ne fait pas partie du vocabulaire de l’administration. Manque de personnel, pénurie de moyens, usure des équipes soignantes, petites maltraitances quotidiennes, inquiétude des proches, errances et déambulations des patients : rien n’échappe à la sagacité de Jean Claude Grumberg dès lors qu’il s’attache à décrire l’institution, dernier refuge de ces malades et qu’il s’insinue dans toutes les problématiques posées par cette pathologie. Trio resserré que celui composé par la patiente (la maman), la personne de confiance (le fils) un puits d’humanité, compatissant à l’extrême et le directeur de l’institution censé appliquer le règlement. "Grâce à Dieu et aux médicaments, avoue-t-il, tout le monde dort ici", résumant le quotidien parfois contestable des résidents confrontés à la maltraitance du système de soins.
Ces trois personnages extrêmement bien croqués se livrent à des échanges nerveux, syncopés, réduits à l’essentiel, fort bien rythmés par un maitre incontesté qui sait faire vibrer l’émotion grâce à ses dialogues percutants, dénués de fioriture mais terriblement efficaces. Exempte de bavardage, la pièce progresse dans le registre de l’émotion et de la simplicité. Pas d’effets de manche, pas de théories mais une justesse de ton et d’émotion qui résonne à l’oreille des proches et des familiers de cette pathologie Ainsi épurée, la relation entre cette mère malade qui ne reconnaît pas toujours son fils et cet aidant qui agit en gardien des intérêts de sa mère face à une institution qui ne sait qu’appliquer le règlement est saisissante de vérité. La scène du parapluie utilisé comme une défense, à défaut du fauteuil, illustre à merveille grâce à un langage imagé, profondément décalé, éminemment cocasse, la nécessité pour ces résidents devenus vulnérables de mettre en place un système de défense Jouant de leurs propos décalés, de leur absence de censure verbale, des quiproquos constants fondés sur l’usage d’un mot pour un autre, de leurs questionnements inhabituels et de leurs remarques enfantines, fruits d’un cerveau droit(celui des émotions) toujours en éveil malgré un l’hémisphère gauche altéré celui qui régit la mémoire et les praxies, l’auteur atténue la tragédie réelle de la situation en misant sur le comique de situations. Jean Claude Grumberg marie parfaitement fiction et réalité, s’emparant de l’une et de l’autre pour nous faire sourire et nous émouvoir. En introduisant des éléments de langage « archaïques » et en opposant mémoire ancienne et mémoire immédiate pour dessiner cette désorganisation mentale, il nous livre la vision d’un créateur au plus proche de la réalité. Le fils aidant endosse peu à peu le rôle d’aîné, tandis que la mère qui tentera de fuguer, comme le font de nombreux malades, reproduira insensiblement la trajectoire de sa propre mère plongée dans la tourmente de l’occupation. L’auteur saisit cette opportunité de confusion des rôles entre la fille et la mère pour superposer leurs deux destinées et évoquer au hasard d’un bruit de bottes et d’un aboiement de chiens le souvenir indélébile de l’occupation polonaise. Transmission de sentiments mais aussi de traumatismes, répétition des hasards de l’histoire, nous voici soudain plongés dans une dimension qui dépasse les structures de prise en charge des maladies neurodégénératives.

Fragile et vulnérable à l’extrême, Catherine Hiegel au point culminant de sa maladie et à l’approche de la fin redevient cette petite fille qui appelle sa mère. Le fils souvent ignoré, banni, confondu avec un simple visiteur par sa propre mère partagera cependant avec elle un vrai moment de grâce à l’occasion d’un dialogue minimaliste et émouvant le récompensant de tout le mal qu’il se donne pour défendre les intérêts maternels.
Une totale réussite pour cette pièce petit bijou d’humanité qui, dans son titre, en nous interpelant tous atteint l’universalité tandis qu’il témoigne d’une connaissance aiguisée de ces pathologies chroniques qui détruisent la mémoire et modifient le comportement, mais préservent longtemps les émotions.