L’homme est responsabilité

Comment les chambres mortuaires peuvent-elles témoigner de l'impératif de responsabilité qui engage le soignant comme la société ? Comment ce lieu, associé à des représentations négatives, contibue-t-il au respect de la dignité des personnes décédées ?

Par : Corine Pelluchon, Agrégée et docteur en philosophie, maître de conférences à l’université de Poitiers | Publié le : 07 Avril 2009

Réflexions en marge du Colloque La chambre mortuaire : lieu d’une hospitalité - Troisième colloque d’éthique des professionnels des chambres mortuaires – organisé par l’Espace éthique/AP-HP le 5 février 2009.

 

La manière dont nous respectons les personnes défuntes, accompagnons leurs proches et prenons en considération la dimension psychologique, spirituelle et sociale du deuil sont les marques d’une civilisation. L’évolution des pratiques en chambre mortuaire au cours des quinze dernières années et la prise de conscience par les soignants du service public de l’importance de ce lieu où sont prodigués les derniers soins dus au malade manifestent un réel progrès qu’il convient de poursuivre, de généraliser et de renforcer par une formation et une information de qualité. Il s’agit de ce à quoi nous tenons, des valeurs dont nous sommes garants au niveau individuel, au niveau des associations de professionnels et au niveau collectif des choix et fins de la société. Tel est le sens du mot attestation (Bezeugung) dont Paul Ricœur soulignait, dans Soi-même comme un autre, le lien, plus apparent en allemand qu’en français, avec conviction (Überzeugung) et témoin (Zeuge).

Ces valeurs communes se traduisent par de bonnes pratiques. Ces dernières renvoient aux compétences du personnel qui a choisi de travailler en chambre mortuaire. Ces compétences désignent le savoir et le savoir-faire, la connaissance et la précision des gestes permettant de restaurer le corps et le visage d’une personne accidentée et de préparer le défunt auquel ses proches s’apprêtent à dire au revoir. Une certaine délicatesse, l’art de comprendre, en fonction de ce qui est dit du patient décédé, ce qui lui convient, en évitant un maquillage qui serait une caricature, sont nécessaires. L’art médical exige des traits moraux et ces derniers sont d’autant plus importants que l’on a affaire à un être qui ne parle plus et dont le corps est tout entier livré aux mains des soignants. La sollicitude, mais aussi l’empathie ou la capacité à répondre aux besoins spécifiques d’une personne en essayant de se décentrer et d’adopter son point de vue, de voir avec ses yeux, ce qui serait une manière de traduire l’expression anglaise (to feel into), font partie de ces traits moraux. De même, l’altruisme et la compassion, le fait de souffrir avec les proches, sont des affects que les soignants éprouvent. Il n’est pas question de réprimer ces affects en invoquant la nécessité d’une distanciation considérée, à la faveur d’un certain modèle positiviste aujourd’hui remis en question, la condition d’une prise en charge objective et efficace.

Cependant, les traits moraux qui sont constitutifs de l’art médical et conditionnent la « juste présence » des soignants, ne sauraient être interprétés de manière simplement psychologique ou comme des traits moralisateurs. Comme le rappelle Aristote au livre II de L’éthique à Nicomaque, la prudence est une disposition acquise qui témoigne de la manière d’être de l’homme prudent. Celui-ci vise le juste milieu lequel est toujours relatif à une situation et à une personne et déterminé de manière rationnelle et non hasardeuse. Ainsi, la prudence a un rapport avec certains affects, notamment avec la compassion, mais elle ne s’identifie pas à la compassion. L’homme prudent ne se laisse pas envahir par ses émotions. On peut même penser que le souci de l’autre, la responsabilité pour l’autre qui est sans défense et peut être si facilement blessé, atteint dans son intégrité, puisqu’il ne parle plus, puisqu’il est mort, font que le soignant est pour ainsi dire déporté. Alors que, dans nos affects, nous sommes débordés par l’émotion et ne pouvons pas encore sortir de nous-mêmes pour envisager une réponse à l’appel de l’autre, la situation éthique qui est celle des professionnels de la santé en charge d’un malade, c’est-à-dire d’une personne vulnérable, commande cette sortie de soi. La sollicitude est même ce passage de moi aux autres qui suppose que je sache transférer mes affects, que j’aille chercher en eux ce qui me rend disponible pour les autres et pour la société : « j’ai souffert et j’ai été indignée, comme le dit Maddalena Chataigner, mais qu’au moins les autres ne vivent pas ce que j’ai vécu ! » De même, certains soignants avouent qu’ils aimeraient pleurer avec les familles, qu’ils sont souvent au bord des larmes, mais qu’ils ne pleurent pas devant la famille : nous ne sommes pas là pour cela. Ce deuil appartient aux proches, c’est eux qui vont le vivre. Le soignant est là pour les accompagner, pour leur donner les moyens de se recueillir et les aider à se séparer du défunt.

Ma responsabilité pour l’autre s’enracine dans cette reconnaissance de notre commune impuissance à défier la mort. Elle est cependant une lutte contre la mort, qui n’est pas simple néantisation, comme disait Levinas. Qu’il y ait ou non une vie après la mort, l’essentiel dont nous témoignons dans la Cité, c’est de notre engagement à préserver le sens de l’humanité de l’humain, du début à la fin de sa vie, du berceau au tombeau.
Cette responsabilité pour l’autre est au cœur de la profession médicale. La situation médicale est une situation éthique, c’est-à-dire qu’elle est caractérisée par l’asymétrie : dans la chambre d’hôpital ou dans la chambre mortuaire, devant les proches, le soignant vit cette asymétrie. Il est d’abord celui qui n’a que des devoirs. « Que puis-je faire pour vous ? » demande Jean-Yves Noël aux personnes qui arrivent dans son bureau. Ensuite viendra la réciprocité. Ensuite viendra la justice, c’est-à-dire l’égalité, la réciprocité des services et des échanges. La famille aura à s’occuper du caveau, à payer pour les services funéraires. Il faudra continuer à vivre, travailler. Les soignants auront d’autres malades, d’autres personnes défuntes à préparer et d’autres familles. Le temps de la chambre mortuaire n’est pas ce temps de la synchronie. Ce n’est même pas encore le temps de la gratitude. Celle-ci viendra – ou pas – après. Mais, dans les heures qui suivent le décès, il y a un moment pour se recueillir, pour ne faire que cela. Ce temps, si important dans notre société qui encourage l’affairement, et ce lieu public où les rites sont acceptés, où certains sont inventés, lorsque des enfants glissent leurs dessins dans le cercueil, entre le chapelet ou la croix, aideront ceux qui restent à se reconstituer et à traverser, le moins mal possible, les étapes caractéristiques du deuil qui est une épreuve majeure, pleine de dangers, qui renvoie l’individu au rapport de soi à soi qui définit la subjectivité et au rapport de soi à l’autre que soi qui constitue son ipséité.

Tels sont les enjeux des évolutions relatives à la manière dont nous pensons ce lieu habituellement associé à des représentations négatives. Ces enjeux, loin de s’opposer aux autres valeurs du soin, soulignent de manière plus radicale encore la conception de l’humanité de l’homme qui rassemble l’ensemble de l’Espace éthique/AP-HP. Pour nous, l’humanité est donnée. La dignité n’est pas proportionnelle à la raison, à la mémoire, aux facultés intellectuelles. L’humain qui est mort a une dignité. Celle-ci n’est pas relative à nous, même si nous pouvons en témoigner, même si nous avons le devoir d’en témoigner, surtout lorsque la communication est rompue. Il n’appartient pas à un groupe de dire quel humain est digne et quel autre ne l’est pas. Enfin, l’homme, vivant et mort, demeure aussi un sujet d’inconnaissance. L’homme est transcendance, l’homme est vulnérable, l’homme est responsabilité.