L’interface homme/animal dans la préparation des pandémies grippales

Par : Frédéric Keck, Anthropologue, Groupe de sociologie politique et morale, (EHESS-CNRS) | Publié le : 02 Septembre 2010

La pandémie de grippe de 2009 semble avoir inversé les scénarios de préparation des pandémies. À un virus H5N1 d’origine aviaire attendu depuis 1997 en Asie a succédé un virus d’origine porcine émergeant en Amérique. À une grippe très virulente mais peu contagieuse a succédé une grippe très contagieuse mais peu virulente. À la panzootie a succédé la pandémie. Pourtant ce scénario confirmait les hypothèses des experts sur l’écologie globale des virus : les virus de grippe circulent dans un réservoir animal, celui des oiseaux aquatiques considérés comme porteurs sains, avant de se transmettre aux humains par l’intermédiaire des porcs, considérés comme véhicule intermédiaire. Le virus H5N1 passait directement des oiseaux aux humains par une mutation, causant des réactions immunitaires catastrophiques ; le virus H1N1 était atténué par son réassortiment chez les porcs, dont les voies respiratoires sont plus proches de celles de l’homme - ce qui, ajouté à la mémoire immunitaire des personnes âgées ayant rencontré le virus H1N1 dans la première moitié du vingtième siècle, explique en partie le nombre relativement faible de décès.

Les autorités sanitaires internationales (OMS, FAO, OIE) relancent donc la surveillance des pandémies grippales au niveau du réservoir animal. La multiplication des zoonoses depuis une vingtaine d’années (maladies passant des animaux aux humains, comme l’Encéphalopathie Spongiforme Bovine ou « maladie de la vache folle ») a fait prendre conscience de la nécessité de surveiller la santé des animaux non seulement pour des raisons économiques mais aussi pour des raisons de santé publique. On a ainsi vu émerger le concept de « santé publique vétérinaire », conduisant à la collaboration des administrations en charge de l’agriculture et de la santé, dont les intérêts politiques semblent parfois diverger. Dans cette perspective, des normes de biosécurité sont diffusées dans les élevages du monde entier, en s’appuyant sur des réseaux locaux de vétérinaires, afin de limiter la contagion des virus qui y apparaissent et de lancer l’alerte avant leur arrivée dans les grandes villes. Ces mesures de surveillance produisent une recomposition des rapports entre les villes et les campagnes, entre le centre et la périphérie, entre le global et le local, entre les humains et les animaux. Une coupure que la pensée occidentale pensait définitive, et qui ne tient peut-être qu’à une étape de son histoire, est remise en question par l’intense circulation globale des animaux et par les virus qui les signalent aux humains.

Il s’agit alors de penser les aspects éthiques de cette surveillance globale des animaux. L’éthique se distingue ici de la morale en ce qu’elle ne distribue pas les fautes et les peines, mais propose une réflexion sur les normes et les formes de vie. Le 11 juin 2009, un article paru dans la revue Nature montrait que le virus H1N1 pandémique circulait déjà chez les porcs de Hong Kong : le Ministère de l’Agriculture des États-Unis en profita pour affirmer que les responsables de la pandémie n’étaient pas les porcs américains mais les porcs asiatiques, afin d’éviter un effondrement des ventes de viande porcine ; les auteurs de l’article répondirent que cela montrait plutôt que les élevages asiatiques étaient mieux surveillés que les élevages américains. Cette controverse scientifique illustre bien le passage de la morale à l’éthique dans la surveillance des animaux. Montrer le rôle des animaux dans l’émergence des pandémies n’est plus une façon de stigmatiser une origine sauvage, comme ce fut le cas lors des premières alertes sur la grippe aviaire dans le sud de la Chine : c’est une façon de montrer tout ce que les humains doivent aux animaux dans leurs dispositifs de surveillance et d’alerte. Les controverses sur la vaccination, qui ont fait ressurgir de vieilles craintes contre l’intervention sanitaire, ont ainsi permis de rappeler que les premiers vaccins mis en place par Jenner supposaient un transfert de souche de variole des vaches aux humains, et que les vaccins contre la grippe sont fabriqués depuis les années 1950 sur des embryons de poulet.

Deux notions centrales de la réflexion éthique contemporaine sur les animaux peuvent être éclairées par ces dispositifs de surveillance : la biodiversité et le bien-être animal. La biodiversité implique de conserver le plus grand nombre d’espèces en vue de répondre aux transformations de l’environnement. Elle semble avoir été mise en danger par les premières mesures contre la grippe, qui ont conduit à préférer l’élevage industriel standardisé à l’élevage domestique. Nous voyons cependant aujourd’hui que l’homogénéité génétique est un facteur de propagation des virus, et que l’attachement des éleveurs aux espèces traditionnelles a des raisons écologiques. Il est donc possible de mettre à contribution des savoirs locaux, ceux des éleveurs mais aussi ceux des observateurs et des protecteurs, dans la surveillance globale des animaux. Le bien-être animal suppose quant à lui qu’une souffrance inutile ne soit pas imposée aux animaux d’élevage. Les grands abattages qui ont suivi les foyers de grippe aviaire ou porcine en Asie du Sud ou en Egypte, comme ceux qui ont suivi les foyers d’ESB ou de fièvre aphteuse en Europe, ont paru défier ce principe du bien-être animal, en transformant les animaux en marchandises à détruire en cas de défaut. Mais la surveillance des animaux est compatible avec ce principe, car elle consiste à observer les animaux non seulement pour assurer leur santé présente, et ainsi la durabilité économique de l’activité d’élevage, mais aussi pour préparer les pandémies.

La réflexion éthique implique donc de rendre visibles les animaux dans leurs relations d’interdépendance avec les humains manifestées par les pandémies. Pour cela, elle a besoin des sciences sociales, qui montrent comment ces relations se reconfigurent dans des contextes locaux, en fonction des compétences de ceux qui vivent quotidiennement avec les animaux. Mais elle a aussi besoin de l’histoire des sciences, qui montre le rôle des animaux dans les dispositifs d’expérimentation qui permettent d’améliorer la santé des humains. Le problème de la surveillance des animaux dans la préparation des pandémies doit articuler ces deux lignes de réflexion : comment des normes de sécurité produites par un siècle d’expertise internationale sur la grippe peuvent-elles s’accorder avec des savoirs locaux hérités de traditions culturelles et de formes de vie quotidienne ? La réponse à cette question est donnée par l’observation des relations entre humains et animaux dans les fermes d’élevage, dans les réserves naturelles, dans les laboratoires scientifiques, dans les images de la culture. Cette observation subordonne les principes éthiques de biodiversité et de bien-être animal à un principe supérieur : celui de la solidarité entre humains et animaux face aux maux qui les affectent en commun, et qui résultent de leurs interactions de plus en plus intenses – impliquant la solidarité entre les humains qui consomment les animaux, notamment dans les pays développés, et ceux qui vivent à leur contact, notamment dans les pays les plus pauvres.

Je formulerai donc pour finir une proposition. Si les crises sanitaires récentes ont rendu visibles les animaux sous la forme diabolisée de la vache cannibale ou du poulet bombe à virus, elles peuvent être l’occasion d’une nouvelle pédagogie sur les relations entre humains et animaux. Il ne s’agit pas seulement de rassurer les consommateurs sur les risques alimentaires mais d’informer les citoyens sur la contribution des animaux aux savoirs médicaux et à la santé publique. Pour cela, il faut former des chercheurs en anthropologie sociale, une discipline fragile mais nécessaire à la compréhension des sociétés globalisées, en les faisant collaborer avec des spécialistes en épidémiologie, en écologie et en gestion des crises. La traçabilité ne consiste pas seulement à rassurer le consommateur sur les conditions de la production, mais à rendre visible la chaîne d’acteurs sociaux qui relient ces deux pôles, pour les rendre plus solidaires.