La violence institutionnelle en gériatrie : engrenage inévitable ou nécessaire prise de conscience ?

L’autre, le malade, l’objet de nos soins est sujet lui aussi, tout comme nous, il entre en action de relation, face à nous. Nous avons souvent choisi ce métier pour ce face-à-face idéal. Pourtant il suffit de passer de l’autre coté du miroir, d’être malade pour éprouver que ce face-à-face n’est pas égalité, qu’il est en fait un jeu de pouvoir.

Par : Monique Saffy, Cadre supérieur infirmier, la Collégiale, ancienne coordonnatrice du Groupe Miramion Violences en institution | Publié le : 24 juin 2013

Texte extrait de La Lettre de l'Espace éthique n°1, 1996.

Ce numéro de la Lettre est disponible en intégralité en suivant le lien situé à la droite de la page.

 

“L’homme est exposé à l’attente de l’homme. Il lui doit la priorité absolue d’une générosité efficace. Un engagement permanent et intense là où s’impose la relation contre toute forme de solitude. Se refuser à l’abandon, à l’indifférence, à la neutralité : une règle de conduite qui édicte des principes intangibles. Une éthique comme vocation médicale de l’Homme.”

Emmanuel Hirsch, Médecine et éthique, Cerf, 1990.

 

L’absence, le manque

Comment douter que les soignants ne ressentent l’intensité de cet engagement intense où s’impose la relation contre toute forme de solitude. L’autre, le malade, l’objet de nos soins devient sujet lui aussi, tout comme nous, il entre en action de relation, face à nous.

Nous avons souvent choisi ce métier pour ce face-à-face idéal. Pourtant il nous suffit de passer de l’autre coté du miroir, d’être malade dans un lit d’hôpital pendant une semaine, quinze jours pour éprouver que ce face-à-face n’est pas égalité, qu’il est en fait un jeu de pouvoir.

L’autre est debout, en bonne santé, légitimé par ses diplômes, par sa fonction, par sa tenue. L’homme, la femme dans le lit sont souffrance, angoisse, attente. Ils subissent, ils ne sont pas sujets. L’institution fonctionne pour que jamais le malade ne se sente acteur de sa vie, jamais en pouvoir sur son devenir. Le malade ne sait pas que le soignant souffre, lui aussi, qu’il est lui aussi, souvent, écrasé dans l’institution.

Venues de gériatrie, nous vivons, en tant qu’infirmières, ce hiatus permanent entre ce que nous voulons apporter au malade et ce que nous pouvons réellement apporter. Dans l’écart entre les deux, prend racine la souffrance : celle des soignants, celle des malades et elles se côtoient sans empathie. Pour toute personne, l’entrée à l’hôpital ne se fait jamais sur libre choix. Pour la personne âgée en institution, ce manque de choix va devenir définitif.

Il va lui falloir vivre près de gens qu’elle n’a pas choisis, se lever à l’heure imposée, manger ce qu’on lui donne, dormir ou s’amuser quand on l’y incite, être retournée, lavée, en un mot subir.

Plus jamais sa parole ne sera entendue. Si elle geint, proteste, récrimine, ses enfants, ses amis et la société lui diront : “Voyons, grand-père, vous êtes bien ici ! Voyez comme c’est beau, on est gentil avec vous, vous êtes bien soigné. Chez vous, il n’y a personne pour s’occuper de vous...”

 

La pire des solitudes

Sa parole niée, le malade entre dans la pire des solitudes. Le soignant seul, connaît la solitude du malade âgé. Il sait le manque de temps, le soin routinier, accompli en silence. Il sait que le luxe des chambres ne masque pas longtemps la détresse des corps souffrants, que le clown invité à l’animation du mercredi n’arrachera pas un sourire, que le gâteau du dimanche n’aura plus aucune saveur entre la toilette rapide, les changes en série et l’interminable vide des après-midi.

Le désir de générosité, d’engagement du soignant se heurte à l’inefficacité, à l’inutile, à l’indicible puisqu’il ne sera pas écouté, pas entendu.

L’institution fait tout pour que le malade soit bien soigné. Elle n’entend ni la souffrance du vieillard, ni celle du soignant.

Cette souffrance niée est créatrice d’injustice, et surtout de violence. L’institution, la société vont punir sévèrement le soignant qui passe à l’acte violent, trahissant ainsi son engagement profond. On écarte les “brebis galeuses” mais on continue à créer des potentialités de violence.

Comment s’interroger profondément sur les racines de cette violence ? Est-il moral de confier 40 personnes âgées dépendantes à nourrir et coucher à deux aides-soignants ?

Est-il moral de demander à ces mêmes aides-soignants de respecter les rythmes personnels de chacun de ces malades ? N’est-ce pas les écarteler entre deux impératifs inconciliables ? Cet écartèlement est source de violence. Est-il moral de donner mission à une seule infirmière d’accomplir des soins de qualité tout en encadrant aides-soignants et étudiants, et cela auprès de 40 patients âgés ? Les conditions de travail sont les mêmes pour tous, certes, et tous ne passent pas à l’acte violent, loin s’en faut. Les maltraitances physiques sont l’exception.

 

Douleurs cumulées, exigence de dignité et de qualité

Les réflexions se sont approfondies autour de l’exigence de dignité, et de qualité des soins en gériatrie. On ne voit plus, nous l’espérons, de vieillards en chemise attachés sur des fauteuils percés. Ils sont vêtus décemment, l’autonomie, l’esthétique même deviennent nécessités.

Mais les brutalités verbales ? Les jugements ? Les rudesses ? Mais l’indifférence, la main tendue qu’on ne prend pas ? L’appel qu’on n’entend pas ? La sonnette à laquelle on ne répond pas ? La douleur qu’on ne soulage pas ? Les escarres qu’on va laisser s’installer ?

L’ami(e) de toujours qu’on va évincer à la demande d’une famille ? Les sondes à demeure, urinaires ou de gavage ? Les soins invasifs là où il faudrait le confort et la paix du soin palliatif ? Les perfusions sans cesse repiquées sur des membres bleuis ? Etc., etc. Mille exemples.

Nous exagérons ?

Le plus attentif des soignants de gériatrie sait qu’un jour (ou plusieurs) il a mal répondu à l’attente, à la détresse, qu’il n’a pas entouré de douceur l’agonisant, qu’il a été irrité par la démence, horrifié par la sénilité, l’image si pénible de soi, plus tard.

Toute surveillante lucide sur elle-même sait qu’elle a un jour ignoré des comportements limites. Par lâcheté ? Par fatigue ? Ou parce qu’elle ne savait s’il fallait réprimer ou tendre la main ? Ou encore parce qu’elle savait n’avoir pas suffisamment écouté, respecté, reconnu ce personnel chargé d’écouter, respecter, reconnaître les malades ? Le meilleur des médecins sait qu’un jour il s’est tu sur une chute, un hématome suspect, mais aussi qu’il a ignoré l’épuisement physique et moral de l’infirmière, qu’il a prescrit d’attendre avant de soulager la douleur, qu’il a fui, laissant gémir ou hurler le vieillard sous les yeux de soignants impuissants à agir...

Tout responsable administratif sait qu’il a un jour agi en gestionnaire, ignorant les facteurs humains, les difficultés de logement, les détresses ou souffrances, les pénuries d’effectifs. Nous sommes tous rouages, un jour ou l’autre de l’engrenage de violence. Nous savons, mais il est plus confortable de s’indigner a posteriori, après le geste, le geste de trop.

La victime — la vraie —, le vieillard dépendant de nous tous, humilié ou frappé ou simplement non écouté, mais aussi le soignant qui s’est dévalorisé pour en arriver là, à la violence.

Qu’avons-nous fait pour eux quand il était encore temps de prévenir, d’écouter, de s’interroger sur le sens profond du soin ?

Qu’avons-nous fait pour que des humains ne soient pas traités comme nous ne voudrions pas l’être un jour ?

Pour que derrière les murs luxueux de nos modernes services de long séjour, ne s’aggrave pas d’une sournoise hypocrisie, la solitude sordide des mouroirs d’antan. Qu’avons-nous fait ?

Il est temps, nous semble-t-il, de mener inlassablement, au plus près des gestes les plus humbles, avec les plus humbles soignants, un effort permanent de réflexion vivante, de questionnement concret et quotidien, pour aboutir enfin un jour à une notion du soin en gériatrie où le respect ait chassé la violence.

Il est temps aussi à tous niveaux de responsabilité, pour respecter et reconnaître ces vieillards et ces soignants, de conduire ce même effort de réflexion (philosophique, certes, et politique aussi, au sens le plus noble du terme) et de déterminer enfin si la société, dans son ensemble, confie ses anciens aux soignants, ou s’en décharge sur eux.