L'invention éthique

"Comment peut-on prétendre, lorsque l’autre n’est plus en mesure de saisir par lui-même le meilleur pour lui-même, se substituer à lui pour prendre à sa place les décisions dont on suppose qu’il n’aurait pas manqué de les prendre s’il avait joui de toute son autonomie ?"

Par : Jean-Pierre Clero, Professeur de philosophie à l'université de Haute-Normandie | Publié le : 07 Juillet 2014

Jean-Pierre Cléro vient de publier Essai sur les Fictions, Hermann, Paris, 2014, 574 pages.
Il s'enseignera la philosophie angmp-saxonne à l'Espace éthique/Île-de-France dès la rentrée 2014/2015. En savoir plus sur les formations.
 
 
L’éthique plonge ses racines dans une théorie des fictions* beaucoup plus générale, qui s’applique à bien d’autres secteurs culturels. Cet élargissement est nécessaire, car l’éthique, toujours circonstancielle, toujours contingente, même si elle est paradoxalement de portée universelle, ne se nourrit pas ni ne se satisfait d’elle-même, à la différence de la morale qui, elle, professe fièrement sa radicale indépendance des autres disciplines et son fondement d’autonomie.
Comment peut-on par exemple prétendre se mettre à la place de l’autre en prétendant mettre en jeu les valeurs de cet autre ? Comment peut-on prétendre, lorsque l’autre n’est plus en mesure de saisir par lui-même le meilleur pour lui-même, se substituer à lui pour prendre à sa place les décisions dont on suppose qu’il n’aurait pas manqué de les prendre s’il avait joui de toute son autonomie ?
La question qui se pose, une fois reconnu le caractère inévitable du recours à la fiction dans les questions éthiques, est de savoir si l’éthique s’en trouve compromise, affaiblie d’une façon ou d’une autre. L’éthique n’a-t-elle pas recours aux fictions parce que, comme on l’a souvent remarqué, elle n’a pas de langage propre et qu’elle ne trouve ses notions et les mots pour les dire que dans le droit, dans les morales et les religions qui ont peut-être ou qui feignent d’avoir, en tout cas, un langage propre ? Le recours à la fiction est-il transitoire, de telle sorte que, d’ici quelques années, la situation déplorée par Stuart Mill en 1854 – quand il se plaignait, dans une lettre à Stigaut, que l’éthique fût encore entièrement à créer –, ne sera plus qu’un mauvais souvenir ou est-ce une attitude qui lui est, en quelque sorte, constitutive et appelée à demeurer ? En ce dernier cas, la feinte (la stratégie de détour) et la fabrication (toujours à reprendre et à refaire), qui sont les deux composantes de la fiction, de la fictio entendue dans son sens latin, ne seraient pas prêtes de s’éteindre.
L’éthique est peut-être durablement l’invention, la création, dans une situation perçue avec le maximum d’exactitude, de règles qui concourent à sa « résolution » parfois (quand elle est conflictuelle), à son « administration » en d’autres moments, à sa « politique » en d’autres circonstances encore. Elle ne peut se passer de la feinte, car il faut de l’habileté pour peser sur les balances de plaisirs et de douleurs qui affectent ces unités fort variables que l’on appelle parfois des individus (mais qu’est-ce qu’un individu ?), parfois des groupes (mais qu’en est-il de ces groupes ? Que sont-ils et comment peut-on les classer ?). Les sujets qui éprouvent les plaisirs et les douleurs sont beaucoup moins faciles à détecter et à déterminer que les plaisirs et surtout que les douleurs éprouvées à un moment donné.