Quelles sciences de la vie pour demain ?

Dans la cadre de la révision de la loi relative à la bioéthique, qui aura lieu en 2018 et 2019, l'Espace éthique/IDF propose une série de textes, réflexions et expertises pour animer le débat public. Chaque intervention visera à éclairer un point, une perspective ou un enjeu des révisions de la loi. Cette neuvième contribution examine les enjeux liés notamment à la biologie de synthèse.

Par : Gaetan Flocco, Maîtres de conférences en sociologie au Centre Pierre Naville, Université d’Evry-Val-d’Essonne / Paris-Saclay / Mélanie Guyonvarch, Maîtres de conférences en sociologie au Centre Pierre Naville, Université d’Evry-Val-d’Essonne / Paris-Saclay | Publié le : 01 Mars 2018

On entend souvent dire que des séparations insurmontables s’imposeraient naturellement. Aux scientifiques incomberait la mission de mobiliser leur créativité pour rendre intelligible le monde et faire advenir sans limites des découvertes, au nom du progrès. Aux entrepreneurs et aux hommes politiques reviendrait la décision d’introduire et de faire accepter ces découvertes dans le corps social, tout en les réglementant. Aux citoyens enfin, il ne leur resterait qu’à s’en remettre aux regards supposés éclairés des trois premiers, faute de compétences pour se prononcer sur des sujets devenus complexes. Les États généraux de la bioéthique sont une occasion – vouée à être étendue et poursuivie – de rompre ces prétendues barrières, pour politiser les discussions autour des sciences et des techniques.
Ces États généraux invitent toutes les personnes à se questionner sur les évolutions scientifiques et techniques actuelles. Pour ce faire, nul besoin d’être spécialiste, mais surtout de se sentir concerné, de faire preuve de bon sens et de s’inscrire dans un échange collectif. C’est donc à une véritable réflexion philosophique et « critique », au sens réflexif, que la population est conviée ici : comment sont produites les connaissances et les innovations aujourd’hui ? À quoi et à qui servent-elles ? Qu’apportent-elles à notre quotidien ? Quelles sont les améliorations qu’elles promettent mais quels sont aussi les problèmes qu’elles risquent de poser ? Qu’est-ce qu’elles transforment dans nos vies ? Toutes ces transformations sont-elles souhaitables, au nom d’un développement inéluctable du progrès ? Quel monde et quelles relations humaines faisons-nous advenir à travers ces innovations ?
Ces dernières années, ces questions sont devenues d’autant plus cruciales que celles traditionnellement associées à la bioéthique – la procréation, la génétique, la mort, etc. – se posent dans une tout autre ampleur en raison d’innovations technoscientifiques récentes. Il en va par exemple ainsi de la biologie de synthèse, domaine en émergence depuis une vingtaine d’années, qui se donne pour objectif d’améliorer le vivant et de créer des fonctionnalités qui n’existent pas dans la nature. À mesure qu’elle se développe dans des champs d’application de plus en plus larges (agroalimentaire, environnement, santé, énergie, etc.), se multiplient ses enjeux éthiques. Ainsi, comment les biotechnologies redéfinissent-elles la frontière poreuse entre « guérir » un corps malade, et « améliorer » la performance d’un corps sain ? Comment les innovations scientifiques colossales dans le génie génétique bouleversent-elles notre rapport à la vie et au monde vivant, à la mort, à la vieillesse et à la maladie ? En quoi consiste une vie proprement humaine ? Une vie bonne est-elle forcément synonyme d’allongement de la durée de vie ou d’amélioration des performances physiques ? S'interroger sur la recherche de perfection à l'âge du génie génétique ou sur la finitude de la vie humaine, telles sont les questions essentielles auxquelles il s'agit ni de renoncer, ni de confier aux seuls experts et décideurs.