Reconnaître et respecter les droits des personnes intersexuées

"L’approche éthique relève d’une exigence d’attention, d’un souci de soi et des autres, de ce qui est constitutif de l’esprit de notre démocratie. L’éthique ne peut se satisfaire de principes généraux : il nous faut investir et enrichir à l’épreuve du réel."

Par : Emmanuel Hirsch, Directeur de l’Espace éthique de la région Ile-de-France, professeur d’éthique médicale, université Paris-Sud /Paris-Saclay | Publié le : 05 Juillet 2019

Le journal Le Monde publie le 5 juillet 2019, 2 tribunes relatives à l’intervention chirurgicale sur les personnes intersexuées : « Ces actes ne guérissent pas et peuvent être considérés comme des mutilations » ; « L’absence systématique d’intervention chirurgicale précoce aurait de graves conséquences ».
Un des colloques qui nous aura certainement le plus impressionné cette année, est celui que nous venons d’organiser le 17 juin 2019 à l’Assemblée  nationale : « Reconnaître et respecter les droits des personnes intersexuées ». Il nous paraissait essentiel de contribuer à la concertation publique relative à l’inscription de la fin des traitements précoces non consentis sur les enfants inter-sexes dans la révision de la loi relative à la bioéthique. Nous avons été impressionnés par la restitution de ce que représentait pour les personnes cette violence d’une intervention chirurgicale qui les amputait de leur identité et les niait en ce qu’elles étaient. Mais également par la qualité des analyses partagées avec des parlementaires, des médecins, des juristes qui ont su révéler la profondeur et la gravité d’un aspect méconnu des pratiques médicales porteur d’enjeux éthiques rarement débattus. La retransmission de ce colloque constitue pour l’équipe de l’Espace éthique un engagement bien particulier que son visionnage permettra de mieux comprendre.
L’approche éthique relève d’une exigence d’attention, d’un souci de soi et des autres, de ce qui est constitutif de l’esprit de notre démocratie. L’éthique ne peut se satisfaire de principes généraux : il nous faut investir et enrichir à l’épreuve du réel.
Ayons le courage de confrontations, l’intelligence de concertations et d’avancées y compris sur les territoires les moins accessibles ou les plus délicats de la réflexion.
Cette capacité de dépassement, que certains pourraient parfois considérer comme de l’ordre de la transgression, permet d’évoluer dans nos pensées, nos représentations, nos mises en perspectives. L’idée même de dignité renvoie à l’idée d’élévation, à la responsabilité  d’assumer ensemble ce qui nous est indispensable.
Notre devoir est de ne jamais se satisfaire de ce qui serait une évidence qui imposerait ses règles faute d’avoir été investigué et discuté. Les systèmes de certitude enfermés dans des convictions hostiles aux approfondissements et au débat, renforcent les positions idéologiques et incitent aux renoncements à l’ouverture, à la rencontre, à l’enrichissement que favorisent les inattendus de la vie, les surprises de ces rencontres qui nous surprennent et nous construisent.

De la considération et un profond respect

N’attendons pas de notre part un exercice de tolérance ou d’acceptation contrainte. Nous visons la qualité d’une démarche de compréhension et de reconnaissance de l’autre en ce qu’il est. Lui qui s’engage, dans des circonstances qui avec leur violence lui donnent le sentiment d’être contesté en ce qu’il est, à tenter de partager avec nous le précieux des valeurs qu’ils portent.
Sa parole doit bénéficier d’une audience privilégiée. Précisément parce que son droit de cité, sa légitimité et sa pertinence lui sont discutés. L’attention éthique est inspirée par cette faculté d’hospitalité, cette écoute bienveillante, respectueuse dans l’échange et la sollicitude.
Notre Espace éthique a pour vocation de considérer les personnes en ce qu’elles sont, en ce qu’elles vivent et en ce que signifient leurs engagements. Il s’agit pour nous d’une conception de l’éthique impliquée. Nous ne serions ni un espace ni un lieu du questionnement éthique sans cette faculté de témoigner à l’autre ce que sa vérité représente pour nous, notre besoin de tisser avec lui une éthique de la vie, une éthique politique, y compris lorsqu’elle incite à refuser l’inacceptable.
Les droits de la personne, plus vulnérable que d’autres, du fait de circonstances existentielles qui défient les convenances et les normes et justifient une autre pensée de l’homme et de notre monde, exigent de notre part que nous renoncions au registre de la compassion.
Il convient de soutenir un combat humain et politique, dès lors que la personne aspire à ce que son identité et son intégrité soient respectées, et que son libre-choix détermine les conditions de sa vie. Il n’est pas d’autorité investie de la fonction de juger du préférable et des bonnes pratiques, lorsque l’indistinction apparente de l’identité sexuelle de la personne semblerait justifier une intervention chirurgicale.
L’histoire de la personne, sont parcours dans la vie relève de ce qui lui est le plus intime. Il est dès lors des limites à ne pas transgresser, des prudences et des retenues qui justifient de surseoir à une décision non consentie, non acceptée et donc contestable.
Au cours de ce colloque, Christine Louis-Vahdat, gynécologue-obstétricienne, secrétaire générale adjointe du Conseil départemental de la Ville de Paris de l'Ordre des Médecins a su trouver les mots justes et sensibles pour présenter ses excuses, au nom de la communauté médicale, au regard de pratiques peu justifiables aujourd’hui.
On l’aura compris. Notre choix dans l’organisation de ce colloque doit être compris comme un acte à la fois éthique et politique. Il nous importait de témoigner aux personnes concernées par l’intersexualité non seulement de la considération et un profond respect.
Mais plus encore, de les assurer d’une position militante, à leurs côtés, en soutien aux valeurs d’humanité dont elles témoignent et qu’elles portent avec tant de justesse.