Valeurs, Bien commun, Engagement

Texte de l'intervention de Paul-Loup Weil-Dubuc lors des Assises Valeurs de la République, du Bien commun et de l'engagement, au Sénat le 13 mars 2017.

Par : Paul-Loup Weil-Dubuc, Chercheur en éthique, Espace de réflexion éthique région Ile-de-France, laboratoire d'excellence DISTALZ | Publié le : 17 Mars 2017

C’est un honneur de parler ici de l’initiative que nous menons depuis maintenant plus d’une année et qui a donné lieu à plusieurs rencontres à la mairie du 4ème arrondissement.
Peut-être l’occasion, en préambule, de revenir sur le concept de « valeur ».  Lorsque nous parlons des valeurs d’une personne ou des valeurs partagées par un groupe, nous désignons en fait un ensemble de choses qui ont de la valeur pour cette personne ou pour ce groupe, « ce qui vaut ». Ces « choses » sont de divers types : ce sont des actions mais aussi des qualités humaines ou des vertus ; ou des moments particuliers, des ambiances ; ou bien encore des objets que l’on nomme des objets de valeur. Une diversité infinie de choses peuvent être considérées comme des valeurs, aussi infinie que l’est la diversité des êtres humains. La diversité infinie des « valeurs » rend impossible d’en établir une liste et peut-être un peu vain d’en donner des exemples.
Mais on peut dire que les valeurs ont plusieurs traits distinctifs. a. Leur relation à des personnes ou des groupes qui éprouvent ces valeurs en elles-mêmes, ce qui implique plusieurs autres implications. b. Leur caractère vivant et évolutif. c. La relativité des valeurs contrairement aux principes ou aux théorèmes qui sont absolus et qui peuvent prétendre à l’universalité. d. La profondeur ou l’épaisseur des valeurs au sens où les valeurs donnent du sens à nos vies. C’est encore une différence entre les valeurs et les normes ou les principes. Les valeurs portent la marque de celui qui les porte. On pourrait même dire que les valeurs sont ce pour quoi l’on vit, ce qui donne une valeur à la vie qui les porte (je reviendrai sur ce point un peu plus tard). « Toute opinion est assez forte pour se faire épouser au prix de la vie ». Dans cette phrase, Montaigne revendique à la fois la relativité des valeurs et leur caractère constitutif et vital.
 
Après avoir défini rapidement ce que sont pour moi les valeurs, j’aimerais parler de l’initiative « Valeurs de la République, du Soin et de l’Accompagnement » en répondant à trois questions. A. D’abord que faisons-nous quand nous parlons de ces valeurs ? B. Dans quel but le faisons-nous ? C. Comment souhaitons-nous le faire ?
 

A. Que faisons-nous ?

Lorsque nous voulons mettre en discussion les « valeurs » du soin et de l’accompagnement, et les valeurs de la République nous faisons subir à ce concept de « valeur » une spécification.
Nous parlons de valeurs « partagées », communes à un large groupe d’individus, et non pas propres à des individus. Elles peuvent être morales – bienveillance, empathie, générosité, courage, réserve, tolérance – ou encore politiques, communes à une société politique – comme le sont « liberté, égalité, fraternité » pour la République. Et ces valeurs, par leur généralité, auraient la capacité à protéger des valeurs plus particulières, propres à des groupes ou à des personnes. Plutôt que d’affirmer que ces valeurs sont des socles généraux, une base commune, on pourrait parler ici de valeurs-ombrelles, puisqu’elles ne sont pas premières mais plutôt secondes. Ces valeurs-ombrelles ont surtout pour vocation de protéger des valeurs particulières, en créant des solidarités. Ce sont des valeurs à l’ombre desquelles des valeurs particulières peuvent être cultivées. Par exemple la valeur « protection de la vie humaine » peut être invoquée pour protéger des valeurs plus particulières comme la valeur de tel groupe d’individus en particulier ou la valeur de la vie de telle ou telle personne. La valeur « autonomie » est une valeur qui protège la valeur que telle personne particulière donne à tel ou tel acte ou à telle ou telle croyance.
Voilà ce que nous faisons quand nous réfléchissons sur les valeurs d’une société, que ces valeurs soient celles du soin et de l’accompagnement ou de la République.
 

B. Dans quel but le faisons-nous ?

J’en viens à la question de la finalité, autrement dit de l’intention qui est la nôtre en lançant l’initiative VRSA.
Et je commencerais d’abord par les finalités que cette initiative ne poursuit pas.
Notre initiative sur les valeurs n’a pas une finalité identitaire. Notre intention n’est pas de parvenir à une liste de valeurs dans lesquelles nous nous reconnaissons. D’abord parce qu’il est selon moi illusoire de penser qu’une société politique se rend plus forte par l’expression publique de ses propres valeurs si tant est qu’elle puisse parvenir à en faire l’inventaire. Ensuite parce que ce besoin d’exprimer publiquement des valeurs est un symptôme traduisant deux maux possibles qui souvent se cumulent. Premièrement le doute sur ses propres valeurs. Deuxièmement la peur ou le rejet des valeurs attribuées aux autres.
Notre initiative sur les valeurs n’a pas non plus une fonction éducative, elle n’a pas pour finalité d’enseigner des valeurs. D’abord parce qu’il n’est pas certain qu’un enseignement des valeurs soit possible. Notre dernier forum était précisément consacré à cette question « Les valeurs peuvent-elles s’enseigner ? ». Il existe des lieux et des contextes consacrés pour cet enseignement de valeurs communes et partagées (comme les écoles) mais les écoles sont-elles vraiment des lieux d’enseignement des valeurs ou des lieux où l’on cultive des valeurs existantes, où on leur reconnaît de la valeur ? Mais surtout notre initiative n’a pas une fonction éducative parce qu’il ne s’agit pas pour nous de transmettre un savoir mais de créer les possibilités d’une rencontre entre valeurs. 
 
Notre intention est bien plutôt celle-là à travers cette initiative : créer un espace de circulation, de confrontation et de création de valeurs, ce qui ne suppose ni d’enseigner des valeurs ni de sortir des archives des valeurs oubliées ou négligées, mais de mettre en commun les valeurs diverses d’acteurs divers. C’est, je crois, la vocation de l’Espace éthique dès 1995 et des Espaces éthiques plus généralement dans toute la France.
Mettre en commun les valeurs, que cela peut-il bien vouloir dire concrètement ? Cela signifie faire dialoguer des points de vue qui ne se rencontrent jamais dans la société parce qu’ils creusent des sillons parallèles. Il y a un bon exemple de ce point de vue : je pense aux conflits sur l’évaluation économique des activités de soin, thème auquel nous avons consacré un forum et sur lequel nous organisons une journée de réflexion le 17 mai prochain. Voilà des acteurs divisés entre les soignants et l’ensemble des personnes qui participent à l’évaluation économique, à travers la mise en place d’indicateurs de performance. Mais on peut aussi dire que les valeurs du soin - bienveillance, empathie, écoute, etc. – se heurtent à la forte mobilisation d’autres valeurs au sein des espaces de soin – efficacité du soin telle qu’elle peut être mesurée et égalité d’accès aux soins entre personnes. Or soignants et évaluateurs à différents niveaux sont pour la plupart d’accord sur l’ensemble de ces valeurs. La question est de savoir comment ces deux points de vue peuvent parvenir sinon à converger, au moins à s’influencer mutuellement.
Voilà donc en quelques mots l’intention de notre initiative : mettre en commun, en interaction et en confrontation les valeurs plutôt que d’en dresser la liste et en transmettre un bréviaire.
Disant cela, et je me permets ici une courte parenthèse, nous présupposons une idée du bien commun. Autrement le bien commun n’est pas, comme selon une vision de la République inspirée de l’antiquité grecque, un bien immémorial s’incarnant dans certaines vertus citoyennes, transmis de génération en génération, ce bien qu’Aristote appelle l’Eudaimonia, le Bonheur, et qui est la fin de toutes les activités humaines. Mais le bien commun n’est pas non plus un bien matériel et mesurable, qui serait la quantité de plaisir, le quantité de PIB.
Le bien commun, c’est précisément l’ensemble hétéroclite des valeurs particulières et concrètes existant dans une société politique à un moment t, viviers d’où émergent des convergences et des solidarités, à travers les valeurs-ombrelles.

Comment le faisons-nous ?

Deux règles me semblent essentielles pour qu’une discussion sur les valeurs soient utiles.

a. Pour que la mobilisation de valeurs générales, que j’appelle des valeurs-ombrelles, soient utiles, il faut voir la diversité et souvent la conflictualité qui est à l’origine de la défense de ces valeurs, sans quoi nous ne faisons que maintenir l’illusion d’un consensus.

Nous sommes tous attachés à la bienveillance, prise comme valeur abstraite de tout contexte. Des personnes qui défendent la malveillance contre la bienveillance, les « méchants » ne se trouvent que dans les films ou les dessins animés, ou lorsqu’ils existent dans la réalité sont considérés comme des cas pathologiques (Les spécialistes de la psyche dans la salle pourront bien sûr me contredire sur ce point). Peu de gens diraient qu’ils sont opposés à l’hospitalité. Et pourtant nous le voyons aujourd’hui dans le contexte récent: les façons d’investir et de donner du sens à cette valeur d’hospitalité sont diverses selon les valeurs des citoyens. Dans l’abstrait nous sommes tous plus ou moins attachés aux mêmes valeurs générales. Ce qui nous distingue, c’est notre façon de défendre une valeur ou une autre dans des situations particulières. La valeur de la valeur n’est pas absolue mais relative à d’autres valeurs.
Dans le domaine du soin et de l’accompagnement, c’est tout à fait la même chose. Pour montrer cette intrication des valeurs, je prendrais l’exemple de deux valeurs cardinales du soin : l’autonomie et vulnérabilité. Nous sommes tous attachés au respect de l’autonomie et au respect de la vulnérabilité. Plus encore, quand on les considère dans l’abstrait, autonomie et vulnérabilité sont compatibles et plus encore intriquées l’une à l’autre. Puisque prendre soin de la vulnérabilité d’une personne, cela suppose de prendre soin de ce qui lui importe et donc de son autonomie. Et inversement respecter l’autonomie d’une personne revient à empêcher qu’elles subissent des violences, des vols, des tromperies, et donc à prendre soin de sa vulnérabilité. Abstraitement il est difficile de penser une valeur sans l’autre. Pourtant il existe des conflits et dilemmes éthiques mettant en confrontation ces deux valeurs. Et ces conflits et dilemmes éthiques viennent du fait que dans les contextes précis où ces deux valeurs sont mobilisés, elles peuvent se retrouver en tension, voire en contradiction, en fonction des points de vue et des interprétations des personnes impliquées dans la situation. Je pense à un article du sociologue Pierre Vidal-Naquet « Enfermer maman » racontant, à partir d’études ethnographiques le parcours d’une fratrie confrontée au dilemme éthique de savoir s’ils doivent et jusqu’où ils doivent enfermer leur mère dans leur appartement. L’article montre bien cette oscillation permanente entre les deux valeurs selon la réponse à la question suivante : qu’est-ce qui importe vraiment à une personne dans ce contexte précis : est-ce d’être protégée – ce qui appuiera plutôt la valeur vulnérabilité – ou est-ce d’être libre d’entreprendre sans subir les effets des sentiments de ses proches ? Voilà des questions qui n’admettent pas de réponses tranchées mais des interprétations reflétant les valeurs particulières des interprètes.
Donc c’est la première règle que je voudrais formuler : pour qu’une discussion sur les valeurs partagées soit utile et bénéfique, il ne faut pas rester à un niveau abstrait et s’intéresser aux contextes dans lesquels telle ou telle valeur est défendue.

b. Une autre règle me semble essentielle.

La reconnaissance de valeurs doit être ouverte à la pluralité des modes de vies, des cultures, en somme à la pluralité des valeurs particulières. Elle doit se faire dans un langage commun. Or cela suppose un type de reconnaissance primordial et antérieur à la reconnaissance de valeurs communes. Avant la reconnaissance des valeurs, il faut une reconnaissance entre personnes. Car pour que tous puissent se reconnaître dans des valeurs communes, il faut que tous soient reconnus dans leur valeur propre (au singulier) et dans leurs valeurs (au pluriel).
Je voudrais conclure, pour illustrer ce point, en parlant du film qui a reçu la dernière Palme d’or « Moi Daniel Blake » de Ken Loach qui me semble illustrer magistralement ce point. Le héros Daniel Blake est un homme qui porte des valeurs comme tout le monde, notamment celle de son travail de constructeur de jouets en bois, auquel il est intimement attaché, de même qu’à ses jouets en bois. Ce sont ces valeurs, et notamment ces objets de valeurs, qui donnent à son existence une valeur. Mais quand il tombe malade, l’administration refuse de reconnaître son incapacité à travailler malgré l’arrêt de travail délivré par son médecin. Ses valeurs se heurtent alors aux valeurs défendues par l’administration – qui veut des individus responsables, capables de s’adapter rapidement à un nouveau métier et de maîtriser l’informatique. Ses valeurs à lui ne trouvent dans la société aucune protection, aucune ombrelle et par conséquent sa valeur à lui, la valeur de son existence est niée, comme annulée par la société dans laquelle il vit. Cette conscience de sa non-valeur s’imprime dans son corps et finit par le tuer. (((Je suis désolé d’avoir dit la fin pour ceux qui n’ont pas vu le film mais c’était utile à ma démonstration et donc aux valeurs de la République)))).
Dans le soin et l’accompagnement, nous pourrions parler de ces catégories de personnes dites vulnérables – les plus pauvres, les personnes atteintes de handicaps, les personnes très âgées parfois - dont les valeurs et la valeur risquent d’être niées par la domination sans partage de valeurs qui les excluent.
C’est peut-être là l’enjeu déterminant d’une réflexion collective sur les valeurs : pour que la discussion autour des valeurs ne soit pas seulement proclamatoire, les valeurs générales dont nous parlons doivent restent solidaires des valeurs que nous attribuons aux vies singulières.
 
Je vous remercie.