Le deuil de guerre

Comment la banalisation du métier de soldat, et son corollaire de dégradation de "reconnaissance de la Nation", modifie-t-elle radicalement la notion de deuil de guerre ? Comment cette nouvelle forme de deuil est-elle vécue par les membres de l'Armée, par les proches du soldat, par la société ?

Par : Chantal Maigret, Psychologue clinicienne des armées | Publié le : 04 Mars 2014

Un mémoire de Diplôme Universitaire Deuil et travail de deuil soutenu en 2013 à l'Espace éthique.
Directeurs de recherche : Colonel Jacques Roman-Amat
Sophie Achard – Psychologue

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Introduction du mémoire

La suspension de la conscription et son corolaire le service militaire annoncée par le Président de la République le 22 février 1996 constituent un bouleversement sans précédent pour l’institution militaire. Le modèle mixte d’appelés et de professionnels que connaissait la France au sein de ses forces armées se trouve largement remis en cause au moment de la Guerre du Golfe. Ce point d’achoppement révèle au grand jour les problèmes que la défense militaire rencontrait de plus en plus dans son exercice quotidien.
Cette décision implique pour les forces armées de mettre en place un système constitué d’unités professionnelles.
Cette réforme de la professionnalisation nécessite la transformation des modes de recrutement, qui passe d’un mode de conscription à un mode plus aléatoire, l’engagement sur volontariat.
Soumise à la concurrence d’un marché du travail qui leur est défavorable, les Armées se doivent d’être attractives. La première préoccupation des responsables de ce nouveau recrutement est de mener à bien la période de transition. L’objectif porte sur l’équilibre entre quantité et qualité, l’enjeu est majeur pour une armée professionnelle.
Pour que le recrutement soit attractif et en cohérence avec l’évolution sociétale, les campagnes de recrutement ont parfois recours à la banalisation du métier de soldat en insistant sur les 400 métiers pouvant être exercés sous l’uniforme. Cette banalisation du métier de soldat a fait oublier la notion de servir son pays et la dimension de grandeur inhérent au guerrier, faisant oublier au jeune engagé qu’il avait vocation à mener des opérations de combat.
Or, depuis la disparition de la guerre froide, l’armée française est impliquée dans des interventions multinationales sur des théâtres éloignés du territoire. L’engagement au combat dans le cadre d’un conflit déclaré devient de plus en plus rare. Les nouvelles missions, sont des missions d’interposition ou de maintien de la paix appelées, communément, « opérations extérieures » qui ont néanmoins pour point commun de confronter les soldats à l’horreur, à la violence et à la mort au milieu de la population civile, première victime de ces conflits. Les militaires sont de plus en plus nombreux à être sollicités pour assumer des métiers comparables à des métiers civils. Pour autant, cette situation ne doit pas être la marque d’une banalisation du métier militaire. Il faut garder à l’esprit que l’essence du métier de militaire consiste à mettre en oeuvre des armements, et en l’occurrence des armements lourds même s’ils sont technologiquement de plus en plus sophistiqués en éloignant les adversaires de plus en plus. La distinction majeure entre le militaire et le civil, c’est que le premier est appelé à exercer son métier dans un contexte dégradé, voire hostile. S’ils ne sont pas seuls à exercer leur métier avec discipline, rigueur, disponibilité, loyauté et avec esprit de sacrifice, les militaires sont assujettis en permanence à un ensemble indissociable de valeurs que les civils peuvent partager, mais d’une façon plus parcellaire et moins intense (Chapitre 1).

Le risque induit par la professionnalisation est la déliquescence du lien Armée- Nation qui marginalise de plus en plus le soldat au sein d’une société déresponsabilisée des notions de défense de ses intérêts. Le soldat se sent oublié de ces concitoyens pour qui l’armée n’a plus de mission régalienne à assurer et qui ne se rappelle à son existence que lorsque la mort frappe dans ses rangs. Mort, qui une fois l’émotion passée, fait l’objet de nombreux débats sur la légitimité des engagements militaires pris par le pays.
Dans une société hyper-médiatisée, consumériste et angoissée par le risque et la mort, la mort du soldat est incomprise voire dérange. Il est courant d’entendre « Pourquoi aller se faire tuer sur tel ou tel théâtre ? ». La mort du soldat est désacralisée dans une société qui connaît de moins en moins l’Armée et où la justification de la guerre paraît de moins en moins acceptable, voire obsolète. « Pourquoi allez mourir si loin alors que les drones existent ? » (Chapitre 2).

Le métier de soldat nous entraîne à côtoyer de près ou de loin la mort. Personne ne peut faire l’expérience de la mort, en revanche, chacun d’entre nous a un jour été confronté à la perte. La mort est violente, elle nous renvoie à faire l’expérience de la violence de la solitude. C’est se retrouver seul sans s’y être préparé. Comment affronter cette épreuve ?
Le deuil est complexe car il inflige à chacun une double contrainte : se remémorer les souvenirs tout se déliant de l’autre. C’est se remémorer et « tourner la page ».
C’est un travail difficile dont l’expérience précédente de la perte ne parvient à être aidante. A chaque perte, un nouveau travail de deuil commence. Comment se délier de l’autre perdu alors qu’on était dépendant de son amour ? Le deuil, c'est la mémoire qui prend possession de soi. C’est laisser parler son coeur, ses émotions, ses sentiments. Le discours disparaît au profit des bavardages.
Autrement dit, le deuil est une mise en mots permettant de se rattacher au monde des vivants alors que le mort a rejoint le monde des morts.
Le travail de deuil est terminé quand les relations sont renommées autrement que dans le passé, que les dépendances passées ont été remaniées et que la perte, la séparation emmène l’endeuillé à « re-comprendre » autrement le défunt. Le travail de deuil achevé emmène l’endeuillé vers la vie. La déchirure évolue vers une blessure cicatrisée.
Le deuil est une remise en cause totale de soi-même. Face à une parole comprimée, enkystée et qui soudain resurgit, comment trouver les ressources pour que l’émergence puisse se faire ? Les ressources sont-elles en chacun de nous, sont-elles en dehors de nous ? (Chapitre 3)
Dans certains cas, la fluidité du processus de deuil peut s’interrompre, se bloquer, se figer. Le deuil de guerre en est une illustration.
La mort d’un soldat est à la croisée de l’individu et du social, de l’intime et de la communauté nationale.
La mort au combat est analysée et articulée entre le travail de mémoire et le travail de deuil. Ce va-et-vient permanent entre le collectif et l’individuel a en commun de placer l’individu et la collectivité à l’épreuve de la réalité. Chacun de ces processus s’accompagne d’un traitement particulier de la réalité. Le travail de deuil redonne sens à l’objet d’amour perdu, c’est un travail de souvenir, de « déliaison », pour que les relations du passé puissent être renouées autrement. Dans le travail de mémoire, les commémorations, les rites contribuent à prendre une part du deuil intime pour l’élever et le sacraliser afin d’en faire un deuil qui s’inscrit dans l’histoire commune.
Mais dans quelles mesures les commémorations permettent-elles l’effacement du deuil ou sa maîtrise ?
Lors des hommages militaires rendus, qui se souvient qu’hier un soldat est mort pour la France ?
L’objectif de ce travail s’attache à répondre à une question : le deuil de guerre est-il impossible à faire ?
L’observation clinique conduit à étudier le statut de veuve de guerre, à comparer le deuil d’aujourd’hui avec celui lors de la 1ère Guerre Mondiale et à analyser le lien Armée-Nation au travers du des commémorations. (Chapitre 4)

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