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Dépendance ou interdépendance ?

"La dépendance nous a offert une alternative, dépendance évaluable, à partir d’une grille d’évaluation de la dépendance ou plutôt de la perte d’autonomie, dite grille AGGIR (Autonomie Gérontologique Groupe Iso Ressource). L’intention était louable, évidemment mais, ce faisant, nous avons pris l’habitude, de fait, d’opposer autonomie et dépendance."

Par: Michel Billé, Sociologue /

Publié le : 13 Mars 2014

Quand, vers la fin des années quatre-vingt, l’évolution de la société française a permis de reconsidérer la situation de la vieillesse à travers la définition d’une nouvelle politique vieillesse, celle-ci nous a conduits à démédicaliser, pour une part au moins, le regard porté sur nos contemporains les plus âgés. Cette démarche nous a amenés alors à abandonner l’usage d’une classification des « vieux » dépassée qui les répartissait en deux catégories : valides et invalides et ajoutait une catégorie étrange de « semi-valides » où l’on retrouvait tous ceux qui n’entraient pas vraiment aux groupes précédents…
Formidable avancée qui nous a permis de sortir d’un schéma obsolète et d’entrer dans une autre époque. La logique aurait voulu que l’on se tournât alors vers les catégories usuelles qui, à partir de la classification internationale des handicaps, permettaient de répartir les personnes handicapées dans diverses catégories et de leur attribuer ainsi aides ou compensations. Cette classification reconnaissait des déficiences, entrainant des incapacités, entrainant elles-mêmes des désavantages… Cette solution aurait eu l’avantage de traiter tous nos concitoyens de la même manière, quel que soit leur âge. Mais il aurait fallu alors accepter pour les personnes âgées des niveaux de dépenses auxquels nous n’avons pas collectivement consenti.
C’est la notion de dépendance qui a offert une alternative, dépendance évaluable, on le sait, à partir d’une grille d’évaluation de la dépendance ou plutôt de la perte d’autonomie, dite grille AGGIR (Autonomie Gérontologique Groupe Iso Ressource). L’intention était louable, évidemment mais, ce faisant, nous avons pris l’habitude, de fait, d’opposer autonomie et dépendance, en oubliant qu’une personne peut, pour des raisons multiples, devenir dépendante de son entourage humain ou matériel, complètement dépendante et conserver son autonomie, comprise comme sa capacité à organiser sa vie, à décider pour elle-même.
Cette opposition souvent absurde entre dépendance et autonomie entraine même un effet paradoxal et terrible : il arrive que pour qu’une personne devenue « dépendante » puisse se faire aider, il faille qu’elle renonce à l’exercice de son autonomie. Pire encore, il arrive qu’au motif de « prendre en charge » ma dépendance (nous avons bien conscience ici de l’absurdité de l’expression : « prendre en charge ») vous me spoliez, de fait, de mon autonomie…
Et puis cette notion de dépendance mérite encore d’être mise en question non seulement à cause de ce qu’elle dit et que nous venons rapidement d’évoquer mais également à cause de ce qu’elle ne dit pas : De qui dépend le « dépendant » ?
Derrière ma dépendance il y presque toujours quelqu’un dont je dépends et qui n’est ni nommé, ni reconnu… On les appelle le plus souvent les « aidants », ils sont dits familiaux, de proximité, bénévoles, « proches aidants »… On sait l’importance de leur rôle mais nos manières de parler évitent de les nommer comme si cela pouvait nous éviter de les reconnaître et de les soutenir.
Ce que ne dit pas cette notion de « dépendance », ce qu’elle laisse dans l’ombre, même malgré nous, c’est que précisément c’est l’interdépendance qui nous fait homme ou femme. C’est dans l’interdépendance que l’enfant vient au monde, qu’il grandit et se structure, c’est dans l’interdépendance que le jeune adulte noue une relation amoureuse qui le porte et le fait vivre, c’est dans l’interdépendance que la vie professionnelle, familiale, conjugale, nous permet de nous réaliser, c’est encore dans l’interdépendance qu’une vieillesse peut nous enchanter…
Il arrive qu’au motif de l’âge, du handicap, de la pauvreté ou de la maladie, brisant l’inter, nous nous croyions autorisés à nous retirer de la relation… Ne reste alors que la dépendance pour désigner l’autre et lui attribuer une place bien peu enviable…
A moins que nous ne restions vigilants et, justement, reliés !